O.N.G. - Extrême-orient(é)

Zentropasie

09 janvier 2013

L’esprit des choses : la couronne

Sans titre

En ce dimanche six janvier 2013, jamais la République française n’aura connu autant de rois et de reines. Comme tous les ans, les vitrines des boulangers se garnissent de galettes et de couronnes en carton. Ces couronnes sont d’ailleurs plus ou moins fantaisistes. Certaines – encore la majorité pour l’instant – ressemblent à de vraies couronnes, mais d’autres font carrément référence aux mythologies les plus frelatées, de Mickey à Titeuf. On a les royaumes que l’on mérite. Elles remontent pourtant bien loin, ces couronnes éphémères puisque, dès le XIIIe siècle, Adam de la Halle parle d’une couronne de paille (un « capel de festus ») dans son Jeu de Robin et Marion. De papier ou de foin, la couronne nous renvoie à l’universel jour des fous, au temps de carnaval qu’ouvre l’Epiphanie, le temps du renversement des choses et des conditions. Le serviteur est roi et le roi serviteur, tandis que dans les églises, l’âne est accueilli en procession.

Aujourd’hui, les hommes défilent pour se marier entre eux et avoir des enfants… Comme toutes les manifestations parodiques, cette couronne est grotesque, mais aussi fatale. C’est une couronne d’osier que l’on retrouve sur la tête de la Jeanne d’Arc de Carl Dreyer, et c’est d’une couronne de papier que Marguerite d’Anjou coiffe Richard d’York, tombé à sa merci, dans la troisième partie du Henry VI de Shakespeare. Il faut, avant de l’occire, lui apprendre ce qu’il en coûte de convoiter le trône des Lancastre. La dérision se termine souvent fort mal. Dans cet ordre, il faudrait aussi évoquer la couronne d’épines, la plus glorieuse et la plus terrible puisqu’elle symbolise à la fois la dérision et la plus grande royauté. Est-ce d’ailleurs un hasard si la couronne est surtout l’apanage des royaumes chrétiens ? Les anciens empereurs de Chine, tout comme le Tenno japonais, se sont toujours passés de cette coiffure métallique, à vrai dire fort inconfortable.

En d’autres contrées, on se contente d’un diadème ou d’une coiffe raisonnablement somptueuse. Pour trouver la première véritable couronne, il faut chercher du côté des pharaons avec le « pschent », cette coiffe qui combine la mitre blanche de haute Egypte et la « couronne » plate de basse Egypte. Ensuite, viendront Alexandre le Grand, puis les généraux triomphants de la République romaine, qui arboreront la couronne de laurier. Ce sera d’abord une couronne de vrai laurier, mais bien vite l’or s’ajoute au végétal, et finit par le supplanter. Il faut enfin attendre Jules César pour que la couronne d’or soit arborée en dehors de la cérémonie du triomphe. Ce n’est pas encore le temps des royautés chrétiennes, mais c’est déjà celui de l’unification du mon de connu. César ne se contente pas de conquérir des territoires. Par l’assainissement de la Méditerranée (débarrassée des pirates), par les routes qui relient la Ville aux autres territoires continentaux, il commence à faire de cette collection de colonies et de protectorats plus ou moins pressurés par les proconsuls un véritable espace ouvert à toutes les communications; un espace où, quelques décennies plus tard, pourra se répandre une nouvelle qui bouleverse encore le monde. Les deux branches de laurier mettront encore quatre bons siècles avant de se fermer complètement.

Voici venu le temps de la couronne du roi. Idéalement ronde, presque un anneau, cette couronne n’a ni avant ni arrière. Elle est devenue ce cercle sur lequel s’appuient des forces contraires devenues complémentaires, comme l’anneau de pierre maintient la coupole du Panthéon à Rome. La couronne a cessé d’être un simple ornement pour devenir un symbole cosmique. Du reste, une cérémonie comme le sacre de Reims regorge de tels symboles. Il suffit de penser à l’épée de Charlemagne, que le connétable pointe vers le haut pendant la cérémonie, comme pour relier le ciel (où trône le seul vrai Roi) et la terre où l’homme qui vient d’être oint et couronné n’est rien de plus qu’un lieutenant. En recevant la couronne, le souverain sacré ne revêt donc pas un banal insigne. Il ne s’empare pas de la couronne, c’est la couronne qui le saisit. Voilà de quoi y réfléchir à deux fois lorsque vous aurez tiré la fève, et qu’il s’agira de ceindre ne serait-ce qu’une banale couronne de carton doré. 

Jean-Michel Diard

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