O.N.G. - Extrême-orient(é)

Zentropasie

20 octobre 2014

Les Nouveaux Barbares aux portes de la Chine

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Pour Pékin, les Nouveaux Barbares sont essentiellement les Américains, dont la politique d’encerclement de la Chine peut s’appuyer sur un puissant réseau d’alliances militaires. Mais, pour desserrer l’étreinte, les Chinois ont su créer un contrepoids, notamment en se rapprochant de la Russie. Jusqu’au XIXe siècle, les Barbares, méprisés mais craints par les Chinois, venaient essentiellement d’Asie centrale : leurs vagues successives inspirèrent la construction de la Grande Muraille. Et, de la muraille nucléaire à la conquête spatiale, les plus grands efforts de dépassement du peuple chinois résultent aujourd’hui de sa résistance à la puissance matérielle des Nouveaux Barbares, souvent supérieure à celle des Chinois, malgré – pensent-ils – une « infériorité civilisationnelle ». On ne soulignera jamais assez le traumatisme qu’a constitué, dans la mentalité chinoise, le dépeçage de leur pays par les Européens (Russie, Angleterre, France, Allemagne), résultat des « traités inégaux » du XIXe siècle. L’emploi de l’opium par les Anglais comme arme de guerre reste un souvenir humiliant, de même que la volonté des Soviétiques, durant la guerre froide, de diriger le communisme chinois, cause essentielle de la rupture sino-russe.

Pour les Chinois du XXIe siècle, les Nouveaux Barbares sont essentiellement les Américains. Les États-Unis cherchent en effet à contenir la montée en puissance de la Chine en encerclant celle-ci d’ouest en est, de l’Asie centrale jusqu’à la Corée du Sud, en passant par Taïwan. Mais Pékin refuse de dépendre de Washington pour son approvisionnement énergétique, comme il refuse un ordre international dominé par le mondialisme américain. Tant pis s’il faut se rapprocher de vassaux potentiels (Russes et Indiens) ou d’autres Barbares (Français, Iraniens ou Vénézuéliens). L’important pour les stratèges chinois est de constituer un axe de contrepoids permettant de faire échec à l’unipolarité voulue par Washington et de favoriser au contraire l’équilibre multipolaire, en attendant de disposer des moyens suffisants pour restaurer l’unipolarité chinoise dans le cercle des vassaux.

UNE STRATÉGIE D’ENDIGUEMENT

L’Empire du Milieu a toujours été fragile face aux idéologies étrangères venues du deuxième cercle (bouddhisme) comme du cercle des Barbares (christianismes nestorien et catholique, évangélisme protestant, mondialisme « droits-de-l’hommiste », islamisme), qui forment autant de défis pour la mentalité confucéenne. Ces idéologies peuvent se coaliser avec les forces centrifuges (séparatisme tibétain, taïwanais ou ouïgour) et venir remettre en cause l’unité du vieil empire. Pour Pékin, face aux Barbares, l’enjeu est une fois encore de se moderniser pour devenir puissant ; il faut donc s’ouvrir à la modernité technique et économique de l’Occident, mais refuser son métissage. Le 11 septembre 2001 a permis aux Américains de se redéployer dans le monde et, ce faisant, de renforcer leur encerclement diplomatique et stratégique de la Chine. L’Amérique est présente en Asie centrale, à l’ouest de la Chine, en Afghanistan et au Kirghizstan. Elle maintient son alliance avec le Pakistan, malgré la pression croissante de l’islamisme radical. Elle cherche à faire de l’Inde, puissance nucléaire et navale, un allié face à la Chine. Elle se rapproche du Vietnam, qui s’oppose depuis toujours à l’influence chinoise dans la péninsule indochinoise. (Mais la Chine se désenclave vers l’océan Indien grâce à son allié birman.) Washington peut compter aussi sur ses alliés taïwanais, japonais et sud-coréens.

La guerre mondiale contre le terrorisme menée par les Américains est donc en l’occurrence le « masque » d’une stratégie d’endiguement de l’adversaire chinois, comparable à celle qui fut déployée contre l’URSS durant la guerre froide. Mais la Chine dispose de nombreux atouts pour desserrer cette étreinte. L’axe sino-russe est le principal contrepoids à la toute-puissance américaine dans le monde. Les Chinois ont besoin du pétrole et du gaz russe, et ils ne peuvent accéder au Turkestan russe (les anciennes républiques musulmanes de l’URSS) qu’en construisant des partenariats avec les Russes.

CONVERGENCES ENTRE LA CHINE ET LA RUSSIE

Certes, la Russie peut craindre une sinisation de sa périphérie orientale ; l’immense Russie est un nain démographique, si on la compare à sa voisine chinoise, et sa faible densité de population en Sibérie et plus à l’est encore doit être opposée au trop-plein démographique chinois. Cependant, Moscou et Pékin partagent une même volonté de bâtir un monde multipolaire et de faire échec au projet global des États-Unis (en mai 2008, les présidents chinois et russe ont affirmé ensemble leur opposition au projet américain de bouclier antimissile). Et ils sont attachés au droit international, donc au respect des souverainetés et des frontières.

La Russie et la Chine ont réglé ces dernières années tous leurs différends frontaliers : Pékin reconnaît la souveraineté russe sur la Tchétchénie et Moscou reconnaît l’appartenance du Tibet à la Chine. A contrario, les Russes ont toujours un différend avec le Japon à propos des îles Kouriles. Les Chinois et les Russes ont aussi le même intérêt à contenir le fondamentalisme islamique en Asie centrale. Ces convergences ont amené Pékin et Moscou, en 2001, à constituer avec le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan (sa frontière, au niveau du Pamir oriental, reste contestée par Pékin) et le Kirghizstan, l’Organisation de la coopération de Shanghai (dit Groupe de Shanghai). Ces pays ont admis comme observateurs la Mongolie (2004) puis, un an plus tard, l’Inde, l’Iran et le Pakistan, mais ils ont refusé ce statut aux États-Unis. Face à Washington, il s’agit d’un ensemble (pays membres et observateurs) de 2,8 milliards d’êtres humains.

Aymeric Chauprade - Chronique du choc des civilisations (édition 2011)

Posté par ONG Webmastre à 08:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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