O.N.G. - Extrême-orient(é)

Zentropasie

21 octobre 2014

Les vrais enjeux du nucléaire nord-coréen

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La Chine plaide pour la dénucléarisation de la Corée du Nord. Les États-Unis aussi. Avec cette différence majeure que Washington menace Pyongyang d’une action militaire et que son objectif est de réunifier les deux Corées sous son égide… et à son avantage.

Le régime de la Corée du Nord (République populaire démocratique de Corée) tire son origine d’une concurrence géopolitique entre Moscou et Pékin. Ainsi, l’armée chinoise demeura-t-elle en Corée du Nord jusqu’en 1958, tandis que les continuelles tentatives de déstabilisation soviétique permirent de consolider l’alliance entre les Chinois et les Nord-Coréens ; il n’y eut guère que durant la révolution culturelle que Pyongyang prit ses distances avec Pékin. Mais lorsque les États-Unis opérèrent un rapprochement avec la Chine, la Corée du Nord se tourna vers l’Union soviétique, avec laquelle elle engagea une coopération militaire très active, ainsi qu’avec l’Allemagne de l’Est, puis avec d’autres pays comme la Syrie. À partir des années 1970, Pyongyang, appuyé sur un système de type marxiste-léniniste, a développé un formidable appareil militaire moderne qui en fait le premier pays du monde pour les dépenses militaires par habitant. La Corée du Nord s’est ainsi dotée de capacités balistiques importantes, l’Iran finançant en partie la recherche et permettant à Pyongyang de constituer un foyer mondial de la prolifération en matière de technologies balistique et nucléaire. Prenant acte de la disparition des alliés soviétique et est-allemand et de la transformation du régime chinois, la Corée du Nord a tenté plusieurs expériences de zones capitalistiques, mais qui restent anecdotiques. La situation sociale et économique du pays est dramatique : pour le régime, la terreur et la faim constituent des armes de contrôle des populations. La disparition du bloc soviétique a posé deux problèmes au régime nord-coréen : un problème énergétique, car l’URSS vendait des hydrocarbures à très bas prix, et un problème de sécurité, car l’isolement du régime s’est accru. Le lancement d’un programme nucléaire civil et militaire, dès 1989 (les Japonais ont identifié en février 1990 un site de construction d’une centrale nucléaire), est la réponse à ce double problème : diminuer sa dépendance énergétique et sanctuariser le pays grâce à l’arme atomique.

En 1993, Pyongyang annonce son retrait du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), lequel proclame le droit à l’accès au nucléaire civil, mais bannit le développement du nucléaire militaire ; en juin 1994, le président américain Bill Clinton est prêt à déclencher une guerre contre la Corée du Nord. Sous la pression, les Nord-Coréens acceptent d’abandonner leur programme en échange de la fourniture par les Américains de centrales à eau légère (accord-cadre de Genève de 1994) et de revenir dans le TNP. Mais, pour les néoconservateurs qui encadrent la présidence de George W. Bush à partir de 2000, on ne discute pas avec le « Mal » et l’idée de détente est rejetée. En 2002, les Américains rompent leurs engagements en accusant la Corée du Nord de poursuivre un programme clandestin d’enrichissement de l’uranium. Pyongyang ne nie pas mener un programme d’enrichissement à base de plutonium (à Yongbyon), mais rejette l’accusation concernant l’uranium (l’audition par le Congrès américain du responsable de la CIA en Corée du Nord, en février 2007, confirmera qu’il n’y avait effectivement pas d’enrichissement de l’uranium). La Corée du Nord expulse les inspecteurs de l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA) en décembre 2002 et se retire à nouveau du TNP en janvier 2003. Accusant les États-Unis de déployer des armes nucléaires en Corée du Sud (Washington a toujours refusé que les inspecteurs de l’AIEA viennent contrôler ses bases), les Nord-Coréens justifient leur droit d’accès au nucléaire militaire pour se garantir d’une éventuelle attaque américaine. En revanche, ils proposent de l’abandonner en échange du retrait des troupes américaines de Corée du Sud.

L’OPTION MILITAIRE RESTE SUR LA TABLE

Plusieurs cycles de négociations à six (Corée du Nord, Corée du Sud, États-Unis, Chine, Japon, Russie) s’ouvrent alors. En septembre 2005, la Corée du Nord accepte de renoncer à la bombe si elle peut accéder au nucléaire civil et disposer de garanties de sécurité face aux États-Unis. Toute la difficulté des négociations tient dans l’absence de convergence sur l’objectif recherché. La Chine, la Russie, la Corée du Sud et le Japon ont pour objectif de dissuader la Corée du Nord de chercher à acquérir l’arme suprême. Mais si les Américains proclament officiellement le même objectif, tout semble indiquer qu’ils recherchent plus que cela : le changement du régime, un changement que craignent à la fois les Sud-Coréens (une réunification serait coûteuse économiquement et sans doute aussi politiquement, dans un contexte de concurrence exacerbée avec la Chine) et les Japonais (qui n’ont pas intérêt à voir naître un géant coréen allié des États-Unis).

En mai 2005, la conférence de révision du TNP (sur le problème nord-coréen, mais aussi celui de l’Iran) échoue. L’ancien président américain Jimmy Carter accuse alors Washington d’être le principal responsable de cet échec, car comment demander à des États de signer le TNP tout en se déclarant prêt à utiliser le premier des armes nucléaires contre des États non nucléaires ? La pression sur Pyongyang augmente encore d’un cran à la fin de l’année 2005 lorsque les Américains décident de prendre des sanctions financières. Ce qui n’empêche pas, le 9 octobre 2006, les Nord-Coréens annoncent un essai nucléaire de faible puissance, réalisé à 100 km de la frontière chinoise. Les discussions reprennent malgré tout (à Pékin) et aboutissent à la suspension temporaire des activités des installations nucléaires en échange d’une aide économique et énergétique. Un dialogue bilatéral se met aussi en place entre Nord-Coréens et Japonais. Durant l’année 2007, des progrès importants sont réalisés : les inspecteurs de l’AIEA reviennent en Corée du Nord en juin, le complexe de Yongbyon est fermé en juillet, le démantèlement complet du programme est promis par Pyongyang en septembre, et des experts américains arrivent ce même mois pour y travailler. Mais, un an plus tard, des tensions surgissent à nouveau, les Nord-Coréens affirmant en juillet 2008 qu’ils ont démantelé 80 % de leur potentiel et que les Américains n’ont réalisé que 40 % de leurs promesses. Le 2 juillet 2008, le président Bush déclare que l’option militaire reste sur la table pour résoudre la crise…

À partir de 2008, les deux pays frères campent à nouveau sur des positions dures : élection en 2008 d’un nouveau président sud-coréen, Lee Myung-bak, qui prône la fermeté ; en avril 2009, arrêt par Pyongyang des discussions sur son programme atomique avec le groupe des six (les deux Corées, la Russie, le Japon, les États-Unis et la Chine). Plusieurs tirs balistiques sont effectués en 2009 par les Nord-Coréens, provoquant des condamnations fermes du Conseil de sécurité de l’ONU. En 2010, deux incidents graves éclatent : le torpillage d’une corvette sud-coréenne et le bombardement d’une île du Sud par le Nord, faisant une cinquantaine de morts. Le refroidissement entre les deux Corées profite à la Chine : entre 2009 et 2010, le commerce entre la Corée du Nord et la Chine a augmenté d’un tiers. En 2011, Moscou joue un rôle de médiation pour ramener les Nord-Coréens à la table des négociations. Ces derniers n’excluaient pas, en mars 2011, de reprendre les discussions avec le groupe des six.

LA MENACE BALISTIQUE NORD-CORÉENNE

La Corée du Nord dispose surtout de missiles de courte portée : 600 missiles Scud d’une portée de 300 à 500 km et 100 missiles Rodong I d’une portée de 1300 km. Elle développe aussi ses capacités en missiles balistiques intercontinentaux. Le 5 juillet 2006, elle tire sept missiles dont un de type Taepodong-2 d’une portée variant entre 3500 et 6700 km, susceptible de toucher Hawaii ou l’Alaska. Les missiles s’abîment en mer du Japon. On ignore s’ils ont été détruits par les Nord-Coréens eux-mêmes ou s’il s’agit d’un échec. Le Taepodong-2 serait en voie de perfectionnement (portée de 10000 km) afin de pouvoir toucher la côte Ouest des États-Unis.

Aymeric Chauprade - Chronique du choc des civilisations (édition 2011)

Posté par ONG Webmastre à 08:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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