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O.N.G. - Extrême-orient(é)
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21 janvier 2014

Cérémonie du thé et christianisme (1/2)

1

(Deuxième partie ici)

L’homme qui accomplit au XVIe siècle l’unité du Japon féodal et qui inaugura la persécution des chrétiens, le Régent Hideyoshi, comptait dans son entourage nombre de personnalités catholiques nippones. La foi chrétienne et sa culture exerçaient un véritable attrait dans les milieux de la noblesse. Les missionnaires rapportent « qu’on ne leur laissait pas toujours le temps de dire la messe ni de réciter leur bréviaire, encore moins de se reposer et de prendre leurs repas. En effet, dans ces commencements, tous venaient chez eux en même temps, la plupart y demeuraient tout le jour. Tous voulaient à la fois qu’on éclaircit leurs doutes et qu’on répondît à leurs questions, de sorte qu’on n’entendait qu’un bruit confus de gens qui parlaient tous ensemble et qui criaient à pleine tête ». De fervents seigneurs daimyos enrôlèrent la Corporation des Aveugles, chantres de l’histoire nationale, dotés de privilèges, comme convertisseurs à la nouvelle religion. Ces derniers pénétraient à la cour des autres seigneurs où leurs récits étaient fort goûtés. Tout d’abord ce zèle ne déplut pas au Régent. Quand l’un des daimyos chrétiens du sud, Takahama, abat les idoles, les bonzes les chargent sur une barque, les amènent à la mère du Régent en portant plainte. Mais il leur est répondu que ce daimyo est libre d’agir comme bon lui semble sur ses terres. D’ailleurs, sa sœur est dame d’honneur auprès d’une favorite du Régent. Tandis que la dame d’honneur médite sur les règles du monastère chrétien dont elle sera la fondatrice, la favorite sourit aux lettres du Régent. Ces missives amoureuses se trouvent encore dans les archives d’un temple de Kyoto.

Quand les persécutions menacent, c’est à cette favorite que le daimyo chrétien offre ses précieux ustensiles de Thé, ses poteries de Chine et de Corée, dans l’espoir de sauver les persécutés. Son offre sera rejetée. Lui-même cache deux religieux dans son bateau de rivière. Puis il s’exile à Manille. En route il sculpte dans le bois une figure assise qui représente le Christ sous les apparences d’un Sage. Les marins la rapportent au Japon en souvenir à ses amis. Sa tombe digne des superbes funérailles qui lui furent accordées existe encore à Manille. Ce grand seigneur chrétien était un célèbre adepte de la cérémonie du Thé et suivait l’enseignement de Rikyou, Maître de Thé du Régent. Nous retrouvons encore des chrétiens parmi les hommes de guerre du Régent. Les jésuites soulignent la ferveur de l’amiral qui commande sa flotte et appellent le général en chef de sa cavalerie Simon Kondera, le Vertueux. Celui-ci est aussi un disciple du maître de Thé Rikyou. Cour étonnante que celle de ce Régent Hideyoshi, où parmi les intrigues, les assassinats et des mœurs dissolues passent les sobres silhouettes des maîtres du Thé et de pures figures de dames chrétiennes. On y cite les vers de Jane Onogi, dame d’honneur, et ceux de la princesse catholique Gracia Hosokawa. Le médecin du Régent se montre aussi disposé à baptiser qu’à guérir et le meilleur armurier est également chrétien. Parmi les Sept grands disciples de Rikyou on compte trois catholiques notoires. Étant donné ces circonstances, comment se fait-il que Rikyou, personnage dominant, ne revendique pas pour lui-même cette qualité de chrétien ? J’ai essayé de percer son secret, je n’y suis pas parvenue. J’ai interrogé en vain les adeptes actuels de ses rites du Thé à Kyoto qui gardent sa statue dans une chapelle. Pourtant sa fille fut catholique et il protégea sa fuite plutôt que de l’envoyer à la cour du Régent qui la réclamait pour sa beauté et sa distinction.

En 1590 Rikyou voit revenir de Rome les jeunes ambassadeurs envoyés par le Japon en 1582. Ils excitent partout une vive curiosité et sont reçus au palais de Hideyoshi. Ils arrivent en cortège précédés de deux chevaux arabes qu’ils vont offrir au Régent ainsi que deux épées, deux arquebuses, deux tentes de tapisserie brodées d’or et une tente de guerre. Ils ont revêtu les costumes de velours noir donnés par le Saint Père. Malgré les honneurs inouïs qu’ils ont reçus en Europe, ils déclarent que leur seule ambition est d’entrer dans la Compagnie de Jésus. Ce projet les rend aussitôt suspects. Dans l’entourage du Régent on doit dissimuler sa foi. Beaucoup s’éloignèrent. On retrouve dans les provinces éloignées au Nord et sur la côte de la Mer du Japon, la trace de fugitifs chrétiens. Comment se comportèrent les maîtres de Thé convertis ? Plusieurs des plus illustres se virent condamnés au hara-kiri comme rebelles. J’imagine pourtant que le pavillon du Thé caché dans le coin le plus tranquille du jardin avec ses fenêtres discrètes et son approche solitaire, dut souvent servir de lieu de réunion clandestine. Quelle part secrète Rikyou prit-il au mouvement chrétien ? La tradition de son pays dit qu’on lui envoya des émissaires pour apprendre de lui les dates du calendrier chrétien, le désignant sous le nom du Compilateur. Cette même tradition l’appelle encore l’Homme de l’Eau, celui qui baptise. Ces traits ne cadrent guère avec le silence constant de Rikyou à l’égard d’une profession de foi ouverte. Mais les gens de son pays prétendent que, condamné à son tour à faire hara-kiri, Rikyou, chrétien, n’attenta pas lui-même à sa vie. En tant qu’adepte du Thé, il aurait donné le signal qu’attendait l’exécuteur à l’aide de sa louche de bambou et non pas de son sabre entamant son ventre. Enfin, il se serait signé et ce signe de croix au moment suprême aurait aussitôt fait tomber sa tête. Il mourut dans sa salle de Thé, dont l’alcôve était ornée d’une touffe de colza, après avoir offert le Thé à ses intimes une dernière fois et composé ces vers :

            Entourée de dangers dont j’ai peu parlé,
            Ma vie a duré soixante-dix ans.
            Bienheureuse cette lame qui d’un seul coup
            Transpercera tous les bouddhas que je porte en moi.

Kikou YAMATA, Les Cahiers de la Nouvelle-France, avril-juin 1957.

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