Tel un samouraï répandant ses intestins

Les deux navires avancent lentement, remontant le vent sous le plus petit angle possible. On les croirait abandonnés ; tout le monde est caché de peur d'une fusillade. Le nacouda du zaroug tient la barre, protégé par deux sacs de dourah empilés sur l'arrière. Moi, je suis couché sur le pont les yeux au ras d'un paquet de voiles roulées ; je tiens la barre au-dessus de ma tête. L'idée me vient d'essayer de couper la drisse du zaroug à coup de fusil pour abattre cette maudite voile ; mais c'est un prodige de tir dont je suis incapable avec le mouvement des deux navires. Une telle tentative ne pourrait avoir d'autre résultat que de déclencher une fusillade au course de laquelle les deux navires, abandonnés au caprice de leurs voiles, iraient fatalement se jeter sur les brisants.
Cependant, je dérive de plus en plus, par rapport au navire que je poursuis, car je suis léger et lui est bien lesté du poids de toutes mes marchandises. Il doublera sans difficulté la pointe, tandis que moi, je serai forcé de virer de bord. Après cela, il aura une telle avance que je pourrai lui dire un adieu définitif.
Rien ne peut donner une idée du dépit et de la rage que j'éprouve devant cette proie si proche qui va m'échapper pour toujours.
Un japonais se serait ouvert le ventre. Alors l'image du samouraï répandant ses intestins me suggère une idée plus pratique, par son analogie avec le ventre tendu de cette voile gonflée, qui s'appuie si ferme sur le vent.
Par quelles voies imprévues s'accomplit quelquefois notre destin ! ...Un coup de couteau dans cette toile et toute la force du vent qu'elle retient reprendrait sa course indifférente, abandonnant le navire en face des récifs !
J'ai un lourd fusil Gras, transformé en carabine de chasse calibre 12, c'est une arme très robuste qui pourrait au besoin faire une sorte de fusil de rempart. J'y place une douille remplie de poudre et, par le canon, j'introduis une chaînette d'acier que le mousse porte à sa ceinture pour attacher des clés.
Je laisse alors carrément porter pour m'approcher de mon adversaire sous le vent. A cinquante mètres, je tire, lançant cet étrange projectile au ventre de la voile. L'arme n'éclate pas mais le recul me renverse. La chaîne s'est déployée dans sa trajectoire et coupe la voile en travers. La force du vent achève l'ouvrage et met la toile en deux morceaux.
Henry de Montfreid - Les secrets de la mer Rouge