“Peste et choléra”, c’est Yersin qu’on assassine

Le battage médiatique autour du livre de Patrick Deville ces dernières semaines ne faiblit pas, et l’acheminerait en tête des favoris du Goncourt ! Sous prétexte d’écrire un roman, l’auteur révèle à ceux qui n’en ont jamais entendu parler – ils sont la majorité – une image singulièrement réductrice, et même fallacieuse, d’une des gloires du service de santé des Troupes coloniales. Il se donne un mal de chien pour parler d’Alexandre Yersin en taisant ce qui, au-delà du pastorien, en a fait un personnage historique. Pourquoi ?
Car c’est sous le képi rouge à l’ancre de marine que son héros, s’arrachant au brillant avenir que lui promettait Pasteur, a fait toute sa carrière en Indochine dans le Corps de santé colonial. Il s’y engagea le 30 décembre 1892 comme médecin de 2e classe, après avoir obtenu, étant né suisse, sa réintégration dans la nationalité française. Il franchit tous les grades, jusqu’à celui de médecin principal de 1re classe (cinq galons) le 23 juin 1913, avant d’être admis à la retraite en 1920, en qualité de médecin colonel.
C’est à ce titre, et parce qu’il appartenait à ce service créé pour accompagner l’expansion coloniale de la France, qu’il put, en une vie d’homme, découvrir le bacille de la peste, créer le deuxième Institut Pasteur en Indochine, explorer la chaîne annamitique, être à l’origine de la ville de Dalat, ouvrir l’Ecole de médecine de Hanoï, introduire la culture de l’hévéa, du quinquina, etc.
Pour expliquer les cinq galons sur sa vareuse qui lui valurent à Nha Trang le titre de Ong Nam (Monsieur Cinq), Patrick Deville n’imagine rien moins, contre tout bon sens, que ce sont ceux d’un uniforme de médecin des messageries maritimes pendant la brève période où il navigua pour cette compagnie. Et les Indochinois de l’époque d’en affubler un génie tutélaire de leur panthéon, encore vénéré de nos jours en plein cœur du Saigon historique dans un hôpital d’enfants, l’ancien hôpital Grall, fleuron pendant 115 ans de la présence française ! On y conserve la stèle érigée à Albert Calmette et Alexandre Yersin en 1963 par les élèves des Ecoles de Santé navale et de Santé militaire qui y servaient.
L’escamotage falsificateur de l’auteur procède d’un révisionnisme outrageant un Corps prestigieux qui a tant fait pour l’image secourable de la France à travers le monde. Une histoire de médecin militaire devenant, dans une lointaine colonie, un bienfaiteur de l’humanité peut-elle encore se vendre ? Des galons d’opérette sur la manche d’un jeune médecin cabotant en mer de Chine, voilà qui pose un homme !Et les Vietnamiens qui continuent d’implorer un improbable médecin de bateau-lavoir !
A preuve du sérieux du romancier, en page 111 : « Dès son retour, il entreprend l’installation d’un modeste centre d’études des épizooties animales. » Lorsque j’étais lycéen, le professeur de lettres soulignait de rouge le pléonasme. Et quid des platitudes éculées, assurément dignes d’un grand prix littéraire ? Page 114, évoquant Lyautey : « Mais c’est une pédale qui défend un youpin. L’aveugle et le paralytique. Ça lui vaudra un coming out involontaire et la phrase de Clemenceau, lui aussi pourtant dreyfusard, feignant d’admirer le courage de Lyautey : voilà un homme admirable, courageux, qui a toujours eu des couilles au cul même quand ce n’était pas les siennes. »
L’intelligentsia parisienne de nos jours a de ces engouements !