Canalblog Tous les blogs
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
O.N.G. - Extrême-orient(é)
Publicité
21 août 2012

Cagayan de Oro : une tragédie méconnue

Sans titre

L’intérêt pour les drames entraînant mort d’hommes est inversement proportionnel à la distance qui les sépare de ceux qui s’y intéressent. Qui pouvait donc se sentir concerné par les conséquences du typhon Washi (Sendong en Asie) qui ravagea fin décembre dernier la ville de Cagayan de Oro, à l’ouest de l’île de Mindanao, Philippines ? Ce fut pourtant une épouvantable tragédie qui entraîna le décès de 30 000 personnes sur une population de 600 000 habitants ; par comparaison, lors de son largage, la bombe d’Hiroshima tua sur le coup 70 000 habitants. Pourquoi le sort s’est acharné sur cette cité dont le nom signifie l’« or de l’amitié » par référence à l’orpaillage dont vivent encore quelques malheureux ; lesquels en toute illégalité continuent de tamiser le sable de la rivière.

Le 18 décembre dernier, la pression des eaux en raison du typhon Washi menace de faire exploser un barrage situé 30 kilomètres en amont. Les autorités décident de libérer le courant. Conjointement un autre barrage constitué spontanément par des troncs d’arbres coupés par des braconniers sylvestres, craque de manière inopinée. Le niveau du fleuve monte soudain noyant le tiers de la ville. Mais il se présente que les rives sablonneuses font partie du domaine public. Des milliers de pauvres ont bâti là des habitations de fortune évoquant en pire nos anciens bidonvilles de Nanterre. Or sur 15 kilomètres de long, ce sont des milliers de SDF qui vont être noyés emportés par le courant. Puis les flots montant, ce sont des maisons qui à leur tour sont ravagées ou détruites.

L’arrivée des secours

Les Philippins sont foncièrement bons et les secours affluent immédiatement. L’Association Catholique des Infirmières et médecins (AcimAsia), a deux principales implantations dans l’île ; l’une est située à General Santos – 3e ville du pays – au sud de l’île de Mindanao où se trouve la permanence et l’autre à Davao – 2e ville – à l’est dont le maire a une caractéristique : il se nomme Dutertre. Immédiatement deux équipes partent de ces cités. Dans les deux cas douze heures de route en camion militaire. De l’eau et du riz sont achetés en cours de route. Une première évaluation de ce qu’il est possible de faire est effectuée. Les équipes sont alors rejointes par le Dr Woo dont j’avais fait connaissance en 2004. Cet ancien professeur d’éthique à la faculté d’Ilo-Ilo est en demi-retraite et habite à une heure de route. Une femme médecin allemande arrive à son tour ; nous la connaissions, car elle s’était mise à la disposition de nos équipes lors du typhon Kestana, lequel en 2008 avait noyé le tiers de Manille. Il faut trouver un endroit pour s’installer. Ce sera un terrain de basket recouvert de boue en lisière de la ville dans un faubourg du nom de Balulang. Il y a là une forte densité de catholiques traditionalistes. Il y a eu des morts parmi eux ; d’autres ont perdu leurs maisons.

Il faut donc commencer à nettoyer le terrain. Près d’un grand arbre, un dispensaire sous des bâches est improvisé. Un autre abri tout aussi sommaire est installé pour le prêtre qui aide spirituellement les nombreux catholiques désorientés qui se précipitent pour se faire remonter le moral.

Le premier besoin est celui de l’eau : en effet les rats affamés sont sortis de leurs trous et diffusent la leptospirose ictèro-hémorragique par leurs urines : les sources sont polluées. Et surtout sont déclarés des cas de choléra dont le traitement principal est celui de l’hydratation massive, éventuellement en perfusion. C’est une jeune Suissesse du nom d’Elisabeth von Lanthen, membre de l’ACIM qui prend la direction des opérations aidée des soldats. Sont distribués des vêtements, des vivres et des boissons aux personnes qui ont tout perdu et ont improvisé des abris dans la gadoue. Il faut bien dire que le Philippin est charitable : tout le monde s’entraide. Et les secours internationaux commencent à affluer. Mais bien sûr, il faut de l’argent pour acheter les produits de première nécessité. Mon accord est demandé pour que l’argent collecté pour la prochaine mission Rosa Mystica soit utilisé. Dilemme douloureux : celle-ci commence un mois et demi plus tard. Il fallait faire confiance à la Providence. Et pratiquement à la suite d’un appel de l’abbé Couture, ce missionnaire infatigable, une générosité sans pareille va se déployer. Cela fit chaud au cœur de voir l’immense confiance en l’ACIM lors de cette épouvantable catastrophe.

Une décision difficile

Mais il faudra aller plus loin. Il m’est demandé de venir voir sur place l’éventuelle pérennité de ce petit poste médical digne des campagnes militaires. Il s’agit en pratique de statuer sur l’opportunité de monter un deuxième dispensaire plus sommaire que celui de General Santos. Une décision difficile à prendre sur le plan financier. Surprise : un groupe de personne nous accueille à l’aéroport avec une grande banderole de bienvenue. La messe se déroule sur une terrasse aménagée en chapelle en haut d’un petit immeuble. La piété est impressionnante. A peu près un tiers de la bonne centaine des fidèles attend patiemment la fin de la messe pour se confesser et profiter d’une seconde distribution de la communion.

Puis un paroissien nous emmène vers la montagne dans une camionnette. Les paysages sont à couper le souffle par leur beauté. Des chaînes de montagne à perte de vue avec d’immenses forêts formées d’une jungle épaisse ; elles sont prises d’assaut par d’immenses champs verdoyants d’herbes géantes. Là-bas au fond de la vallée serpente le fleuve. Curieusement il est bordé sur chaque rive de rubans marron-clair. Ce sont les zones ravagées par le typhon. Ceci sur cent mètres de large environ et sur vingt kilomètres jusqu’à l’embouchure dans la ville restée noyée dans la boue. Il y en a partout. Seuls les axes principaux sont dégagés. Mais les plaines ont vu disparaître toute vie humaine, animale ou végétale. On distingue de-ci de-là les cadavres des bœufs.

Nous longeons le fleuve vers la ville. Les survivants vivent sous des bâches ou des tôles. Ici un arbre isolé : un malheureux s’y est accroché et a eu la vie sauve. La mosquée a été ravagée : il ne reste que les murs. Quelques marches d’escalier témoignent de la disparition d’une maison. Des organisations humanitaires ont installé quelques abris sommaires et des tentes. Puis nous sommes accueillis dans une maison accessible malgré la gadoue. Apparemment le poulailler a été en partie épargné et les animaux fouillent la vase pour y trouver quelques graines.

Des récits incroyables

Les conversations vont bon train et chacun y va de sa petite histoire. Nous écoutons. Cagayan de Oro subit la punition du ciel, dit-on : pour la première fois, la semaine précédente, il y a eu une parade de francs-maçons dans la ville et l’évêque du lieu en faisait partie. Et encore : il n’y a pratiquement pas eu de blessés, car l’essentiel de la population riveraine a été noyée par un fleuve de boue. Une famille s’est précipitée vers la montagne fuyant la montée des eaux ; le grand-père en fauteuil roulant a ordonné de cesser de le pousser, car tous se voyaient menacés par le niveau de l’inondation qui les rattrapait. Un peu plus tard, les enfants se sont retournés : il avait disparu ainsi que la maison familiale. Un homme a trouvé refuge sur un cocotier et a été entraîné vers le large durant trois jours. Il affirme que les noix de coco restées accrochées se sont miraculeusement ouvertes lui permettant de ne pas mourir de soif. Un courant a fini par le drosser quarante kilomètres plus au sud ; sa femme et ses deux enfants avaient échoué dans des circonstances équivalentes un peu plus près de la ville. Un homme s’est suicidé dans un centre d’hébergement, incapable de supporter le choc. Un professeur à la faculté avait perdu la parole : toute sa famille était disparue, sa maison détruite.

L’installation

Le terrain de basket a été à peu près nettoyé. Il y a sur le côté principal une maison de deux étages : 80 personnes ont eu la vie sauve en se réfugiant dans le grenier. Cette habitation appartient à un notable qui nous accueille avec des gâteaux à base de farine de riz et des fruits. Il nous explique qu’il a mis à disposition de l’équipe AcimAsia une pièce pour ranger les médicaments. Un bon point pour continuer la mission médicale. Le prêtre qui nous accompagne a des projets. Celui de bâtir une chapelle votive avec les noms des disparus et des morts qui pendant des jours ont été extraits de la fange et alignés en cet endroit. « Nous en avons besoin ! », m’est-il expliqué. Il nous faut aussi bâtir un petit local afin de pouvoir continuer les soins à l’abri de la mousson qui en quelques secondes mouille brutalement de la tête aux pieds. Si la Providence nous aide cela ne coûtera guère. Puis nous rencontrons le Dr Woo venu en autobus pour nous voir. Il est décidé à venir soigner gratuitement au moins trois fois par semaine. Il tiendra parole ; la liste d’émargement me sera envoyée : il verra plus de 2 000 personnes en trois mois. Nous avons en effet le statut d’organisation humanitaire aux Philippines ; ce qui revient pratiquement à ne pas payer d’impôts. Mais il faut être capable de justifier de notre aide médicale vis-à-vis de l’administration. Banco ! Nous avons eu raison de faire confiance à ce médecin.

Puis nous sommes invités à partager le repas d’une famille qui a déployé pour nous cette hospitalité propre au pays. Apparemment deux infirmières ont aidé le Dr Woo et acceptent de continuer à le faire. En fin de souper, nous voyons arriver Jal, une infirmière responsable d’AcimAsia dans la ville. Il nous est recommandé d’être très prudents dans nos conversations avec elle. La raison en est qu’elle était traumatisée de ce qu’elle avait vécu.

La nuit la plus longue…

La nuit du cataclysme Jal était avec sa tante, la fille de celle-ci et une tierce personne amie. Ce soir-là, elle ne s’était pas couchée sans avoir mis sa médaille miraculeuse qu’elle ne retrouvait pas. Tout le monde dormait. Sa main tombe dans l’eau glacée venant de la montagne. Elle réveille tout le monde. Il faut écoper. Un premier refuge sur une table ; un second sur des chaises mises en superposition. L’eau monte… Le petit groupe se voit coincé sous le toit : la mort est proche. Dehors, des bambins criaient « Maman » ! Enfants et adultes, désespérés, hurlent pour demander de l’aide. Jal entend le bruit du métal qui se brise. Puis soudainement, une paroi de la maison éclate probablement percutée par une voiture emportée par le courant. Le choc a pour effet indirect d’enfoncer la porte. Le petit groupe est entraîné alors vers l’extérieur ; seule Jal et sa tante savent nager. Ils réussiront à se cramponner au chambranle de la porte. L’enfant et l’amie se raccrochent à leurs épaules. A deux, elles vont nager ainsi durant quatre heures. Elles prient d’abord pour être sauvées. Mais la situation semble sans issue : elles décident alors de réciter leurs ultimes prières pour la réparation des offenses faites au Cœur immaculé de Marie. Au bout de quelques temps – mais dans ces circonstances il n’y a plus de temps – brutalement le niveau de l’eau baisse. Elles s’écroulent sur leur lit recouvert de boue et s’enfoncent dans le sommeil. Quand Jal se réveille, elle sort de chez elle. Sa maison fait partie d’un lotissement de 17 maisons. Elles ont toutes disparu. Tous les habitants sans exception sont morts : la plupart d’entre eux seront retrouvés enfouis dans la boue. Tristement sur la barrière d’entrée sont restés accrochés des scapulaires qui ont été entraînés par le flot. Ceux dont elle se sert pour le catéchisme.

Jal restera littéralement hébétée, apathique, incapable de parler, de réagir, prostrée. Elle avait perdu la mémoire, semblait ne plus avoir sa raison, ne parlait plus, ne voulait même plus aller à la messe, alors que tout le monde estimait qu’elle avait été sauvée miraculeusement. C’est le gamin de huit ans qui dans un premier temps racontera cette terrible histoire. Puis elle émergera progressivement. Mais nous tombions bien mal car ce jour-là, pour la première fois, elle était retournée chez elle pour constater les dégâts. Notre conversation se limita à des banalités. Elle nous dit simplement qu’elle avait eu beaucoup de chance ; et que la Providence et la prière l’avaient aidée à lutter. Certes, nous espérions pouvoir continuer notre nouveau dispensaire avec elle. Il était trop tôt pour lui en parler.

Il y eut d’autres péripéties plus ou moins importantes. Par exemple, la mosquée étant détruite, les enfants étaient livrés à eux-mêmes. Eux et les autres. Une infirmière, entourée de gamins, se mit à raconter les histoires de la Bible ; ceci au grand dam des parents musulmans. Finalement l’insistance des jeunes eut raison de l’intolérance parentale.

Cette histoire semble tout à fait extraordinaire. Mais pourtant au fil des mois, la mission en a connu bien d’autres du même étiage. Elles confrontent les volontaires à une souffrance qui frappe aveuglément. Maintenant la permanence de Cagayan de Oro « tourne » parfaitement bien, ad majorem Dei gloriam. Mais sans ceux qui acceptent de se priver un peu pour nous aider, nous ne pourrions rien faire. Sans la charité, notre foi est vaine, écrivit saint Paul.

Dr Jean-Pierre Dickès dans Présent www.acimps.org

Publicité
Commentaires
Publicité