Quand les bellicistes étaient petits

Je Suis Partout, 10 septembre 1937
Je viens de lire, ma chère Angèle, une publication bien mélancolique. Les journées sont plus courtes, la chasse est ouverte, les feuilles se rouillent, l'automne est proche, c'est le moment de songer aux joies et aux tristesses d'autrefois, et à la fuite du temps. Vous vous souvenez peut-être d'une publication de jadis qui se nommait Vu, et qui faisait, en des époques lointaines, une vive propagande antimilitariste, anarchisante et moscoutaire. C'était le bon vieux temps de l'U.R.S.S., comme dit Jean Fontenoy. C'était aussi le temps du briandisme, de la route joyeuse de nos destinées, de la cagnotte de M. Chéron. Le cinéma muet venait de périr. Paris était sillonné de tramways, l'Exposition coloniale faisait parler d'elle. Bref, c'était notre jeunesse, sauf votre respect, ma chère Angèle. Mon Dieu, comme tout cela est loin! C'était en 1931.
A cette époque-là, nos bellicistes d'aujourd'hui étaient petits, et Vu publiait un numéro spécial fort horrifique (11 février 1931) sur la guerre de demain. La Marseillaise de Rude, sur la couverture, y était déguisée à l'aide d'un masque à gaz, et des photographies truquées assez ingénieuses nous décrivaient les horreurs de la prochaine. J'avoue que je me suis attardé à les regarder. La Chine et l'Espagne, depuis, nous ont appris ce que c'est qu'une guerre. Franchement, cela n'a pas grand rapport avec ce que prévoyaient les pacifistes de l'époque. On nous a beaucoup terrifiés, ma chère Angèle, avec les gaz. Loin de moi l'idée de prétendre que les gaz ne sont pas meurtriers, et qu'ils ne sont pas utilisés. Mais enfin, en Ethiopie, à Madrid, à Shanghai, avez-vous l'impression que les gaz aient joué ce rôle foudroyant que l'on prévoyait il y a six ans? A voir les guerres modernes (et pourtant l'Allemagne et la Russie les considèrent bien comme un très curieux champ d'expérience, que chacun exploite de façon méthodique), à voir les guerres modernes, on a l'impression que l'aviation y joue un rôle beaucoup plus considérable qu'en 1914, mais que les principes des autres armes restent à peu près les mêmes.
Soit dit sans déplaire aux techniciens.
C'est pour cela que ces pages d'avenir nous paraissent simplement vieillottes. Sans parler des paroles, des opinions, des photographies, des personnes qui régnaient alors sur le monde. Voici M. Paul-Prudent Painlevé, qui ouvre le numéro, voici M. Poincaré, M. Maginot, M. Dietrich, "ministre des Finances du Reich", M. Hoover. Vous vous souvenez qu'il avait existé un M. Hoover? Voici aussi un article du général Ludendorff expliquant les alliances de la prochaine guerre. Parmi les neutres, nous remarquons l'Espagne, le Portugal, l'Irlande, les pays baltes, l'Albanie. Croyez-vous qu'un seul. de ces pays ne prendrait pas parti? La France a pour alliés les Tchèques, les Polonais, les Roumains et les Yougoslaves. C'est ce que Ludendorff appelle le système horizontal. Quant au système vertical, tenez-vous bien, ma chère Angèle, il comporte l'Allemagne, l'Autriche, la Hongrie, l'Italie, la Bulgarie, la Turquie. Soit, me direzvous. Mais il comporte aussi l'Angleterre et la Russie. On nous explique gravement que d'un côté il y a le système d'alliances du Grand-Orient, et de l'autre celui de l'Eglise catholique et du bolchevisme. Ah oui! ma chère Angèle, depuis six ans, le monde a changé.
Sans doute peut-on établir quelques permanences. Joseph Staline règne déjà sur la Russie, Mussolini est pris au sérieux par tous les gens de bon sens. On nous montre une photographie où un jeune Führer, nommé Hitler, parle à quelques partisans enthousiastes. Tout cela, nous pouvons à peu près le reconnaitre. Mais le reste? Alors Sir Oswald Mosley, interrogé par les enquêteurs, n'était pas le chef de la British Union of Fascism, mais un ancien ministre du cabinet Mac Donald. Alors, on croyait à l'existence de Lloyd George. Alors, von Seeckt dirigeait l'armée allemande, et Heinrich Mann représentait la "pensée" de son pays. Où sont ces temps lointains ?
Nos pacifistes, à cette époque, se montraient particulièrement acharnés à démolir toute idée de patrie. L'un d'eux, célèbre depuis pour avoir réclamé "les tréteaux de l'enrôlement volontaire" pour l'Espagne, Pierre Scize, rédigeait des articles amers contre l'exploitation des guerres d'idées. "Souvenons-nous, clamait-il ironiquement, de l'héroïsme de nos ainés. Faisons taire les voix menteuses du pacifisme. Demain, peut-être, le temps des épreuves reviendra. Qu'il nous trouve trempés et forts, prêts à tout subir pour notre défense. La guerre est d'essence divine. Elle assure le triomphe des vertus fortes de la race."
Aujourd'hui, c'est sans ironie qu'il signerait ces lignes, car il ne s'agit pas de la France, mais de Moscou. En doutez-vous, ma chère Angèle? Mais l'écrivain bolcheviste Alexis Tolstoï ne vient-il pas de publier un ukaze auquel M. Pierre Scize n'aurait garde de contredire, et qui dit à peu près la même chose que les propos ironiques de 1931? I1 déclare en effet: "La plus haute joie de la vie est de sentir ses forces, quand chaque muscle joue, quand toutes les forces spirituelles s'envolent vers de toujours nouvelles réalisations. Devant nous la bataille! Tant mieux!"
Voilà ce que sont devenus nos pacifistes, à partir de l'instant où il ne s'est plus agi de leur pays, mais de la Russie soviétique. Voilà les farces auxquelles ils se livrent, sans craindre ni moquerie ni dérision. La lecture de ces pages anciennes, ma chère Angèle, ne fait que confirmer les vues les plus pessimistes que l'on puisse avoir sur la nature humaine.
Robert BRASILLACH - Lettre à une provinciale