Encore un soir

Quand, difficilement arrimé au comptoir, vous vous surprenez à réclamer « Né en 17 à Leidenstadt » de Jean-Jacques Goldmann en vantant son statut de « chanson fondamentale », vous devriez savoir qu’il est grand temps de rentrer se coucher. Mais non ! Vous commandez une bouteille de champagne qui finira de parfaire le mélange éthylique du jour composé de punch, de Tavel, de kirs et de vodkas-pomme… Cocktail idéal pour un dimanche passé à se tordre sur son lit en jurant de renouer enfin avec le sage précepte chrétien de la tempérance
Il faut dire que vous avez, comme il se doit, des choses à oublier.
Déjà l’attitude de vos soi-disant amis qui vous ont traîné dans un « Teppan Yaki », improbable endroit où une palanquée d’occidentaux béats filment à l’aide de leurs Iphones, dans une communion et un ravissement quasi-extatiques, des chinois déguisés en japonais s’adonnant à une interminable chorégraphie culinaire pour finir par vous faire bouffer deux morceaux de tofus grillé, cinq haricots en boite, trois gambas et une noix de Saint-jacques à 50 euros par tête.
Ensuite il faut bien sûr oublier ce vieux fond de trouille et d’angoisse qui s’immisce inévitablement dans les veines et les entrailles au fur à mesure que la nuit avance, ouvrant peu à peu la porte d’un lendemain toujours accablant.
Enfin il faut oublier à quel point il est doux et agréable de s’enivrer entre amis, servis par une accorte et souriante jeune femme, oublier à quel point ces instants réchauffent et consolent, et surtout oublier le fait que, malgré toutes ses illusions, ses aspirations et ses prétentions, on n’a pas, après tant d’années de tâtonnement et de tentatives, réussi à trouver quelque chose de plus sapide, de plus aimable, de plus sincère, de plus chaleureux et de plus apaisant. Rien de mieux. Hélas…