Soir de retour

Sa joliesse était trop exempte de tout soupçon de vulgarité assumée pour qu'elle soit française. La pâleur de sa peau évoquait les pays nordiques mais la générosité de ses lèvres ourlées et la rondeur contenue de ses formes avaient quelque chose de méditerranéen. La neutralité passe-partout de sa vêture ne donnait pas d'indice supplémentaire sur son origine.
Incontestablement d'ailleurs mais d'on ne savait trop où, la conclusion s'imposait: il s'agissait d'un ange. Cette pensée ridicule fit pouffer François qui s'inquiéta de son degré d'éthylisme à une heure si peu avancée de la nuit. C'est vrai, lorsque l'on sent les larmes vous venir aux paupières à la vue d'une trop jolie fille que l'on prend pour un ange, c'est que ca va mal... très mal... Prochaine étape: Sainte-Anne.
Heureusement les stations défilent, apportant leur lot de morne divertissement: les étudiants bourrés qui chantent les mêmes conneries qu'il y a 20 ans pour montrer à quel point il s'amusent trop comme des dingues, le clochard puant qui vide un demi wagon en moins de 13 secondes, les post humanoïdes bariolés qui s'interpellent en dolby stéréo via leur « race », le « coran », les « lopsa » , les « trucs de oufs » et la « vie » d'une partie quelconque de leur famille, les vieux à gueules parcheminées qui ont déjà l'air d'être morts et de s'en foutre royalement...
Avec ça, plus grand risque de se croire au paradis, dégrisement assuré...
On a beau dire qu'il ne faut pas succomber aux sirènes de la nostalgie, mais dans les temps où la crapulerie et la saleté étaient planquées sous le tapis, cloîtrées entre les murs des appartements, l'espace public devait quand même être plus respirable... Le vernis social, la décence, « l'hypocrisie » comme disent les crétins adeptes de la « transparence », ça lui allait très bien à François... Il applaudissait des deux mains même. Pas sur le fond bien sûr, il aurait préféré un monde honnête et digne... Mais à défaut, cacher les purulences, ça ne lui paraissait pas totalement idiot... La « common decency » c'est aussi cela... Un peu comme comme mettre un pantalon pour sortir dans la rue... Tout le monde sait que tu as une bite et un trou du cul, mais ce n'est pas une raison pour les faire respirer à tout le monde.
Mais comment dire à cette autre jeune fille que sa conversation téléphonique non seulement vous dérange mais surtout vous peine, vous rend triste, malheureux par sa vulgarité et sa bêtise, et qu'il n'y aucune raison qu'elle vous impose cela et que, même, ce serait humain et cordial de sa part de vous épargner cette énième petite souffrance? Un geste aussi solidaire et humanitaire que donner 10 euros pour le Sahel... Mais si vous parliez, pour le coup c'est sans doute elle qui trouverait cela déplacé et importun... Encore une bonne occasion de passer pour un cinglé.
Tiens, l'ange descend à Château Rouge. Drôle de destination pour un ange...
Plus rien à regarder, à admirer... Et plus la force depuis longtemps de sortir un livre...
«L'engagement communiste d'Aragon était-il sincère? » « La médiocrité des « Communistes » et « d'Hourra l'Oural » comparée au reste de l'oeuvre... », « Son dernier éditorial dans « Ce soir »... »... Les sujets de conversation de la soirée reviennent à l'esprit de François pendant que défilent les affiches 4 par 3 vantant les mérites de Gleeden, des vacances « all included » au Maroc et de la lingerie « PuteClasse » et il lui semble alors difficile de discerner ce qui est le plus dérisoire, le plus ridicule, le plus obscène entre le déversement mercantile et la logorrhée cultureuse... entre l'ensevelissement dans le monde et la fuite dans les nuées... entre la masse et la secte...
Regarder ses pompes en attendant que ca se passe... Belles pompes d'ailleurs. « Made in France » comme ils disent... Mériteraient une petite photo sur Facebook, façon Dandy trendy... Dommage qu'on n'ait pas facebook... Vraiment pas la peine de s'acheter des conneries hors de prix. Avoir de belles pompes quand on a une pauvre tronche, ce n'est pourtant pas une stratégie plus bête qu'une autre...
François ricanait tout seul, s'attirant les regards interrogatifs et légèrement inquiets d'un couple de touristes hollandais chargés comme des mulets partants pour une traversée de la steppe mongole.
Hé oui, c'est ça paris mes cons, un métro qui pue la pisse, des noires en boubous, des ados défoncés et des mecs bourrés qui rigolent tous seuls... Amélie Poulain? Elle fait des passes à Vincennes pour se payer sa coke... D'autres questions?
Allez on rigole, c'est beau Paris! Y'a les vestiges du mur des Fédérés, dont tout le monde se fout, et puis des ponts où des crétins mettent des cadenas pour symboliser leur amour et où d'autres encore plus cons les cisaillent parce que « symboliser l'amour par un cadenas » c'est une vision rétrograde faite d'obligation et d'enfermement, une optique quasi fasciste quoi. C'est le Paris artiste! Avant y'avait Toulouse-Lautrec et Modigliani, maintenant y'a les collectifs qui pètent les cadenas! Eternité du talent et de la rébellion!
Enfin bref, voilà l'arrêt de destination. Rentrer à bon port une fois encore, c'est déjà ça.