Pearl Harbor, outil de persuasion massif

Peu d’événements auront pesé aussi lourd dans la balance de l’Histoire,
en tout cas celle de la Seconde Guerre mondiale. On connaît la version
officielle : ce jour-là les Japonais ont attaqué traîtreusement la base
américaine, prenant totalement de court des autorités américaines qui ne
s’attendaient en rien à une telle agression. La vérité historique est
quelque peu différente.
L’antagonisme entre le Japon et les Etats-Unis ne date évidemment
pas de la Seconde Guerre mondiale. Alors que, depuis le début du XXe
siècle, les Occidentaux, Américains en tête, considéraient la Chine
comme une vaste proie à dépecer sur le plan économique, le Japon a
renforcé ses positions en Chine à partir du début des années 1930, en
prenant le contrôle militaire de presque tout le nord de la Chine. Une
partie importante de l’opinion américaine ne voulait pas d’implication
dans des tensions concernant l’Asie ou l’Europe (non-interventionnisme,
représenté en particulier par l’aviateur Charles Lindberg, président
d’America first) mais, par contre, certains puissants groupes de
pression, utilisant des relais médiatiques, dans la presse écrite (les
influents Time et Life en particulier) et les actualités
cinématographiques, développaient une intense propagande hostile au
Japon. Roosevelt, de son côté, faisait livrer des armes aux Chinois de
Tchang Kaï-Chek, malgré l’embargo officiel sur les armes à destination
de pays en guerre voté par le Congrès, tandis que l’aviation militaire
chinoise était discrètement organisée par des pilotes américains. John
Foster Dulles, futur secrétaire d’Etat d’Eisenhower et champion de la
guerre froide, chantait en 1938 les mérites des communistes chinois...
Les Japonais contrariant le jeu des intérêts économiques américains
en Chine et reprochant à des missionnaires américains d’aider par tous
les moyens les troupes chinoises, les incidents se multiplièrent,
d’autant que les Japonais avaient conscience que les Etats-Unis
développaient contre eux une guerre économique. Or le Japon, pour
développer sa puissance industrielle, dépendait étroitement de ses
importations de pétrole et de matières premières, mais aussi de ses
marchés à l’exportation. En 1939 les Etats-Unis dénoncent leur traité
commercial avec le Japon signé en 1911. En 1940 ils imposent un embargo
commercial contre le Japon. Le 26 juillet 1941 Roosevelt ordonne le gel
des avoirs japonais aux Etats-Unis. C’était bel et bien une déclaration
de guerre économique. Roosevelt, dont l’entourage était largement
composé d’émigrés venus d’Europe, pour des raisons ethniques (comme le
trop célèbre Morgenthau), déclara plusieurs fois à Churchill et à lord
Halifax qu’il cherchait l’incident pour entrer militairement en guerre
contre le Japon, en mettant celui-ci le dos au mur.
Dans les conflits contemporains, le secret des transmissions joue un
rôle majeur. Or les services anglais d’écoute et de décryptage avaient
réussi à comprendre les codes utilisés par les Japonais et
transmettaient donc le fruit de leurs écoutes aux services du premier
ministre Churchill. On y voyait les projets d’attaque des Japonais d’une
base navale américaine située près d’Honolulu et l’un des messages
interceptés donnait même la date de l’attaque. Or Churchill ne transmit
pas ces informations, pourtant vitales, à ses alliés amémericains. Mais
ceux-ci, en fait, avait eux aussi percé le secret des codes japonais et
savaient à quoi s'en tenir. Or, les chefs militaires de Pearl Harbor, le
général Short et l'amiral Kimmel, ne furent en rien informés des
préparatifs japonais. Et furent ensuite traités en boucs émissaires
d'une catastrophe voulue par le pouvoir américain pour susciter
indignation et mobilisation anti-japonaises dans l'opinion américaine,
désormais ainsi acquise à la guerre. Plusieurs historiens, dont J.
Rusbidger, ingénieur naval américain, soulignent que, lors de l'attaque
japonaise de Pearl Harbor, les porte-avions américains Saratoga,
Lexington et Enterprise, force de frappe de la marine américaine dans le
Pacifique, n'étaient plus à l'encre à Pearl Harbor, envoyés au loin
sous des prétextes divers, tandis que s'y trouvaient des cuirassés déjà
anciens pour la plupart. D’où la question qui se pose : 2 000 marins et
soldats américains ont-ils été sacrifiés en toute connaissance de cause,
pour « raison d’Etat » — à savoir la nécessité de persuader l’opinion
américaine que la guerre contre le Japon était nécessaire et juste !?
Pierre Vial