"De la polémique" par Serge de Beketch

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(10 avril 1997)
Un étudiant de Sciences Po m’ayant demandé si j’avais quelque chose à dire sur la polémique et les polémistes d’aujourd’hui pour l’imprimer dans le journal de son école, j’ai pensé qu’il n’y avait pas de raison pour que les lecteurs du Libre Journal, qui ne sont pas tous élèves ou anciens de la rue Saint-Guillaume, n’en profitent pas. Voici donc, volé à nos futurs élites, cet entretien.
Quelle est pour vous la place de la polémique dans le débat politique ?
Aujourd’hui ? Inexistante ! Le politiquement correct est en train d’interdire la polémique. Tenez, quand Fabius a été mis en cause dans le scandale du sang contaminé, j’ai publié son portrait dessiné par l’extraordinaire Aramis avec tous les attributs de Nosferatu le vampire, de Murnau : visage creux, et blême, dents longues, doigts crochus. Fabius a poursuivi le caricaturiste pour antisémitisme. Il a perdu son procès mais il a démontré que l’imposture antiraciste est l’ultima ratio des petits messieurs à peine démoulés de l’ENA.
Quand Le Pen traite Fodé Sylla de "zébu", il ne fait que donner la version africaine du "gros boeuf" par lequel, dans nos campagnes, on désigne les cons épais. Eh bien, le Mrap, ou la Licra, ou je ne sais quelle boutique poursuit. Remarquez, au fond, cette traque permanente nous rend service. Elle nous oblige à être plus futés...
Vous avez déclaré : "Il faut tuer son ennemi". La polémique sert-elle à tuer ?
Oui ! En politique, il faut tuer son adversaire. Pas physiquement, bien sûr, mais comme aux échecs. Il faut lui casser le moral, le faire douter de lui-même, le déconsidérer aux yeux de ses amis, le rendre infréquentable. Quand, pour écouter un orateur réputé rasoir, Léon Daudet arrivait à la Chambre des députés en pyjama avec son oreiller sous le bras, même ses pires ennemis riaient. L’endormeur était caramélisé. Aujourd’hui, remarquez, on n’a même plus besoin de flinguer l’adversaire. Il fait ça très bien tout seul. Vous avez vu Fabius à la tribune de l’Assemblée ? C’est de l’autolyse !
Parlons de votre action à Toulon. En tant que polémiste, avez-vous eu du mal à vous insérer dans une structure institutionnelle ?
Du mal ? J’étais descendu pour la durée d’un mandat municipal, je suis remonté la paille au cul au bout de quatre mois ! Si vous connaissez quelqu’un de moins "inséré dans une structure institutionnelle", comme vous dites, j’aimerais le rencontrer !
En fait, j’ai cru qu’avec le FN on allait changer les règles du jeu. Je me suis pointé comme le marshall de western qui arrive dans une ville de la frontière pour sulfater les Dalton et épouser la tenancière du saloon. Erreur de casting ! C’était pas "Règlement de comptes à OK Corral", c’était "Quand la ville dort"... En province, tout politique, fût-il le plus infime, est un notable parmi les notables. Il porte le fanion du parti à bout de bras. Chaque mot, chaque geste est analysé, décortiqué, utilisé. Exemple : un matin, manif coco devant la mairie. Je sors sur le balcon du maire. Un jeune manifestant me voit et, par jeu évidemment, épaule un fusil imaginaire dans ma direction. Je réplique en faisant, de la main droite, le geste des gosses qui jouent du revolver. Fin du cirque.
Le lendemain, le torche-cul local titrait : « Le directeur de la communication de la majorité Front national veut tirer sur la classe ouvrière ». Ca ne pouvait évidemment pas durer mais je me suis bien amusé. En faisant un journal municipal qui tirait à feu roulant sur "Var menteur", j’ai fait ramper les gens de Var Matin. Ils ont fini par négocier un armistice avec le maire.
Et puis, je me suis payé les ordures de Charlie Hebdo. Ils n’en sont pas encore remis, les pauvres chéris !
Entre vous et Charlie, c’était un duel de polémistes ?
Un duel avec ces champignons de caca ? Vous rigolez ! J’ai un mépris d’airain pour ces petits flics de la pensée qui se prennent pour des humoristes parce qu’ils impriment chaque semaine sur du papier journal ce que les graphomanes virgulent chaque matin dans les chiottes de gare.
Un polémiste, ce n’est pas ce vieil ivrogne antisémite de Siné, qui insulte les juifs quand il est bourré et chiale en demandant pardon quand le tribunal présente l’addition. Ce n’est pas cette lope de Val, qui passe vingt ans de sa vie avec Font et prétend qu’il ne le connaît pas quand il est foutu en taule pour pédomanie.
Un polémiste, c’est Daudet, qui prenait le chef de la sûreté nationale au collet ; c’est Maurras, qui écrivait à Schrameck, ministre de l’Intérieur : « Nous vous abattrons comme un chien » ; c’est Bloy, qui exécrait les journalistes : « On les vomit et, après les avoir vomis, on les ravale avec fureur pour les déféquer ».
C’est tout de même autre chose que les petites crottes des brigadiers Val et Siné !
Comment voulez-vous polémiquer avec ça ? Quand je leur ai claqué le baigneur, ils sont allés pleurer auprès des médias comme des gosses dans les jupes de Môman et ça a été l’émeute médiatique. Le Fâââchizme était à leur porte...
Ces gens-là sont des blattes. Polemos, en grec, c’est la guerre. On ne fait pas la guerre avec des blattes.
D’ailleurs, il n’y a plus de polémique qu’à droite. Hautaine et glacée, avec Madiran dans Présent ; gouailleuse et désespérée avec Brigneau ou formidablement moderne et vacharde avec Béatrice Péreire dans National hebdo précise et taraudante avec Camille-Marie Galic ou leste et foudroyante avec ADG dans Rivarol ; argumentée et universitaire avec Thomas Molnar dans Monde et Vie ; ironique et imparable avec Cohen dans Le Libre Journal.
Les établissementaux, eux, qu’est-ce qu’ils ont ? Suffert ? Revel ? Alain Schiffres ? Philippe Tesson ?
La polémique, c’est Abélard face à saint Bernard de Clairvaux. Un choc de volontés et d’intelligences. Deux silex qui se cognent. Un feu d’artifice d’étincelles. Aujourd’hui, on fait polémiquer Duhamel contre Alain Minc. Tu parles d’un feu d’artifice ! Autant espérer foutre le feu en frottant deux gommes...
La polémique, c’est le feu, le danger, la prison, les amendes, la ruine, la folie peut-être. Prenez Daudet, il a connu l’incarcération, la fuite, l’exil. Prenez Bloy, il s’est cramé le cerveau. Moi, qu’est-ce que j’affronte ? Une grosse méduse qui picote un peu la main quand on la touche. Des gens à qui, quand on les gifle, on a l’impression de mettre la main aux fesses. Qu’est-ce que je risque ? Des procès ? Je m’en fous, on m’a tout pris. Je n’ai plus rien. Plus un sou, plus un meuble, plus de maison. Je suis libre. On ne tond pas un oeuf. J’écris ce que je veux dans mon Libre Journal qui est pauvre à crever. Ca plaît ou pas, c’est pareil. Même dans la droite nationale, ça ne passe pas toujours. Il y a des sycophantes pour me traiter d’agent provocateur.
En fait, si je voulais devenir un polémiste engagé (je veux dire : engagé dans les catalogues qui paient bien), je n’aurais qu’à imiter Saint-Affrique, qui fait Frontologue à la télé parce qu’il a vidé les pots de chambre de Le Pen pendant cinq ans avant de recevoir ses huit jours à coups de pompes dans le train. Je vous le dis : si je crache sur Le Pen, dans six mois j’ai ma chronique à L’Evénement du jeudi.
La polémique, c’est un tempérament ou un métier ?
Si on veut gagner sa vie avec la polémique, faut avoir été dressé comme Morrot dans France Soir. A mordre qui le maître dit de mordre. Et encore, Morrot, lui, il ne mord même pas. Il pisse sur les cadavre après le lynchage. Mais furtif, hein... Il a trop peur que le chien du mort ne revienne lui bouffer les c... On vit dans un monde de lâches, de médiocres, de gamellards et de chicanassiers. Dès que je rentre dans le lard d’un type, on découvre que sa grand-mère est morte à Auschwitz et, ça y est, je suis le nouvel Hitler. C’est un peu facile, non ? Qu’est-ce que j’ai à voir avec Hitler, moi ? Je suis révisionniste par passion de la liberté, comment pourrais-je être du côté des totalitaires ? Moi aussi j’ai mes morts ! Moi aussi j’ai mon devoir de mémoire. Ma famille paternelle est russe. Vous croyez que c’était plus marrant d’être tsariste sous Lénine que juif sous Hitler ? Et puis, je suis français, royaliste et intégriste, pas socialiste allemand ! Cela dit, ne comptez pas sur moi pour couiner avec les rats !
Vous croyez à un retour à la tradition polémique française ?
Pas tant qu’il y aura des inspecteurs Gaubert et des commissaires Gayssot. Les gens qui nous persécutent sont des truqueurs qui font semblant de voir, ou des malades mentaux qui croient voir, des nazis sortir de derrière les plinthes. Dans la droite nationale, il y a des Juifs, des Nègres, des Viets, des Arabes, de tout. Aussi français et aussi patriotes que moi. Mais ça on n’en parle jamais (Stéphane Durbec, élu FN et black, s’est baptisé lui même "Baygon-caméra" parce qu’il fait aux mecs de la télé le même effet que l’insecticide aux cafards). En fait, l’antiracisme, c’est comme le chachlik mercerisé. C’est vendu au poids ou au mètre. Selon. Le client est roi.
Les polémistes, comme les généraux de 1939, sont en retard d’un conflit. Ils font la guerre avec les mots, l’ennemi se bat avec le fric. Forcément, bandes molletières contre défoliant, la lutte est inégale.
A mon sens, les polémistes sont des dinosaures. Les deux derniers grands guerriers politiques de l’après-guerre ne sont plus qu’un. Depuis que Mitterrand est mort, Le Pen est tout seul.
Texte publié dans Le Libre Journal n°122.