O.N.G. - Extrême-orient(é)

Zentropasie

15 octobre 2014

Pékin-Washington : duel dans le Pacifique

usachine

Pour Pékin, le chemin de la puissance maritime mondiale passe d’abord par l’élimination de cette formidable canonnière américaine pointée sur le continent que constitue l’île de Taïwan, de l’autre côté du détroit de Formose. C’est pourquoi la réunification avec Taïwan demeure bien la première priorité géopolitique de la Chine. N’est-il pas étonnant de constater qu’un pays disposant de milliers de kilomètres de côtes n’a pratiquement à s’enorgueillir, dans sa longue histoire, que de la politique navale d’un empereur Ming, lequel entendait assurer à la Chine la suprématie de son pavillon sur les mers de la Sonde et l’océan Indien ? L’une des constantes géopolitiques de la Chine est qu’elle a toujours privilégié la terre au détriment de la mer, ceci parce qu’elle est une civilisation de paysans accouplée à la force de conquérants nomades bien plus qu’un peuple de marins. Les mandarins de l’État impérial, tout occupés qu’ils étaient à l’administration des fleuves nourriciers (une hydro-politique comparable à celle des États mésopotamien ou égyptien), se sont toujours méfiés des aventures maritimes. Au XVIe siècle, au moment même où les Européens ouvrent les grandes routes océaniques, ils vont jusqu’à condamner à mort ceux qui osent construire des bâtiments à plusieurs mâts.

Depuis les années 1970 cependant, alors que la stabilisation territoriale est en cours (traités sur les frontières avec la Russie, l’Inde et les pays d’Indochine), les ambitions maritimes chinoises se réveillent. Pour Pékin, la première priorité géopolitique est la récupération de Taïwan. La seconde, le renforcement de l’influence en mer de Chine, notamment par le contrôle de l’archipel des Paracel et des îlots Spratley. L’enjeu est le maintien à terme de l’unité continentale elle-même entre Chine du Nord, Chine du Centre et Chine méridionale, les trois blocs qui se sont régulièrement détachés. Une Chine méridionale de plus en plus liée économiquement et culturellement à une île taïwanaise indépendante représenterait un danger pour l’unité de l’empire. Si les Chinois « vont à la mer », c’est donc parce qu’ils recherchent la consolidation de la terre et non l’empire maritime mondial. De même, au-delà de la mer de Chine et en direction de l’océan Indien, les nouvelles ambitions maritimes chinoises s’expliquent par la recherche de la sécurité des approvisionnements énergétiques en provenance du Moyen-Orient. Là encore, il s’agit d’ajouter une ceinture de sécurité maritime à la construction continentale. Tel est le sens des facilités d’accès naval demandées par Pékin au Pakistan, au Bangladesh et à la Birmanie.

« Quel eût été le destin de l’Asie si, en abordant aux Indes et en Malaisie, les navigateurs européens y avaient trouvé établie une thalassocratie chinoise ? », se demande René Grousset. La question retrouve son actualité au moment où les ambitions maritimes chinoises croisent le développement d’une puissante diaspora dans les pays de l’Association des nations du Sud-Est asiatique (ASEAN). Face aux États-Unis, après avoir affirmé sa puissance dans une première chaîne d’îles, limitée par le Japon, Taïwan, les Philippines et la Malaisie, une volonté de plus long terme pourrait être de contester la suprématie américaine sur une deuxième chaîne d’îles, des Kouriles jusqu’aux Mariannes et aux Carolines.

TENSIONS DANS LE DÉTROIT DE FORMOSE

En 1997, les Anglais rendent Hong Kong à la Chine. Deux ans plus tard, c’est au tour des Portugais de rétrocéder Macao. Pour Pékin, la logique de réunification est en marche et Taïwan est la prochaine étape. L’appartenance historique de l’île à la Chine est difficilement contestable (le rattachement date de 1683) ; le peuplement est presque totalement chinois (90 % de la population, des Chinois originaires de la province du Fujian). L’île a été arrachée à la Chine continentale par le Japon (traité de Shimonoseki de 1895). Le retrait brutal des Japonais en 1945 a ensuite établi entre la Chine continentale et Formose (le nom occidental de Taïwan employé à l’époque) un partage entre communistes et nationalistes chinois, semblable à celui existant entre Corée du Sud et Corée du Nord.
Mais, à ses yeux, la Chine n’aura jamais récupéré sa souveraineté complète sans une réunification. Elle peut tolérer deux systèmes politiques, mais au sein d’un seul pays. C’est pourquoi l’Armée populaire de libération se tient prête à la guerre. Les années de pouvoir du parti séparatiste taïwanais (entre 2000 et 2008) ont d’ailleurs entraîné des tensions importantes dans le détroit de Formose, et le gouvernement central de Pékin a fait voter en 2005 la fameuse loi dite « anti-sécession » qui prévoit l’usage de moyens « non pacifiques » en cas de déclaration d’indépendance. Taïwan est le bastion avancé de l’Amérique en Asie orientale. Washington en a fait une véritable forteresse militaire, dotée d’une armée impressionnante par rapport à la taille du territoire et de sa population (23 millions). Toutefois, en cas de conflit, la flotte américaine du Pacifique interviendrait sous deux conditions : que la République populaire de Chine ait déclaré les hostilités la première et que Taïwan n’ait pas proclamé son indépendance. Washington reconnaît le caractère exclusivement chinois de Taïwan en droit international, mais s’appuie dans le même temps sur le Taïwan Relations Act voté en 1979 par le Congrès pour favoriser l’autonomie (sans aller trop loin cependant : ainsi les Américains ont-ils refusé, en 2001, de vendre à Taïwan des systèmes de défense antimissiles très sophistiqués).

VERS L’INTÉGRATION ÉCONOMIQUE

Si les Américains ont toujours su modérer les ardeurs indépendantistes de Taïwan, ils devront à l’avenir prévenir une éventuelle réconciliation entre les héritiers du Guomindang revenus au pouvoir en 2008 et le pouvoir central de Pékin. L’île et le continent sont de plus en plus intégrés économiquement, surtout l’accord de libre-échange historique du 29 juin 2010. Plus d’1,5 million de Taïwanais travaillent sur le continent et beaucoup d’industries de l’île ont délocalisé leurs sites de production de l’autre côté du détroit. Désormais, les Taïwanais sont associés aux accords de libre-échange reliant la Chine continentale, d’une part, à la Corée du Sud et, d’autre part, à l’Asie du Sud-Est. Pékin a rassuré les Taïwanais en s’appuyant sur les exemples de Hong Kong et Macao, où le capitalisme n’a pas été mis en danger.

L’ASCENSION MARITIME DE LA CHINE

La Chine poursuit au moins trois objectifs en matière de puissance maritime.

• Premièrement disposer de porte-avions capable de rivaliser avec la flotte américaine en cas de conflit dans le détroit de Taïwan. La crise de 1995-1996 avait provoqué un débat à Pékin entre partisans et opposants des porte-avions. Le choix est fait. Le premier porte-avions chinois sera admis au service actif en 2012 : un bâtiment russe de la classe Kiev rénové. Viendront d’ici 2022, trois nouveaux bâtiments. Rappelons que les Américains disposent eux de douze porte-avions nucléaires.

• Deuxièmement la Chine veut se doter d’une flotte marchande capable de répondre à ses besoins de commerce et d’approvisionnement en matières premières. 90 % du commerce chinois emprunte la voie maritime. Déjà les Chinois ont la quatrième flotte marchande au monde et la troisième industrie navale.

• Troisièmement, les ambitions de la Chine en matière de souveraineté maritime sont immenses. En comptant les îles disputées en mer de Chine du Sud (Spratleys et Paracel) ou avec le Japon et la Corée du Sud, ce sont plus de 3 millions de km2 de zones économiques exclusives et d’extension du plateau continental qui sont revendiqués. La stratégie du fait accompli est souvent celle retenue : février 2010, douze monuments destinés à « marquer de manière perpétuelle » la frontière maritime de la Chine sont construits en mer de Chine orientale. Mais les Chinois savent aussi jouer l’apaisement : le 31 mai 2010, Pékin et Tokyo créent une ligne directe afin de prévenir les incidents en mer entre les deux flottes rivales. La compétition actuelle entre Pékin et Washington dans le Pacifique préfigure-t-elle ce qui fut le duel États-Unis-Japon avant l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale ?

LE GUOMINDANG

Fondé par Sun Yat-sen en 1912, le Guomindang (ou Kuomintang) fut dirigé par le maréchal Tchang Kaï-chek pendant la guerre sino-japonaise, puis pendant la guerre civile qui l’opposa aux communistes. Après la victoire de Mao Tsé-toung en 1949, Tchang Kaï-chek et le Guomindang se replièrent sur l’île de Taïwan (ou Formose), où le vieux parti nationaliste de Sun Yat-sen exerça un pouvoir quasi absolu jusqu’en 1980. Aujourd’hui, le Guomindang se tient sur une ligne médiane : s’il rejette toute idée d’indépendance de l’île et s’il prône une politique de rapprochement avec Pékin, il n’envisage pas de réunification immédiate, bien que celle-ci constitue son objectif historique.

Aymeric Chauprade - Chronique du choc des civilisations (édition 2011)

Posté par ONG Webmastre à 08:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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