O.N.G. - Extrême-orient(é)

Zentropasie

13 décembre 2013

c’est lorsqu’on est environné de tous les dangers, qu’il n’en faut redouter aucun

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En tant que néo-luddites, que pensez-vous des actes des briseurs de machine ou du terrorisme antitechnologique, ref, de l’opposition physique ?

PMO. Ceux qui depuis les années 70 font sauter des pylônes d’EDF, des ordinateurs, ou des bateaux chargés de« boues rouges » qui fauchent des cultures transgéniques, barrent la route aux bulldozeurs ou la mer auxbaleiniers n’ont nul besoin de nos avis. Ils font ce qu’ils croient devoir et ils ne pourraient faire autrement ; dumoins, on peut le croire. Mais un écueil de l’opposition physique, c’est qu’elle attire les personnes les plusphysiques, hommes ou femmes, et qu’on peut vite se retrouver avec une bande d’abrutis avides « d’actionconcrète ». Rapidement, les plus physiques prennent la direction de l’opposition physique. Il n’est pas question pour nous de nous laisser enchaîner dans une solidarité automatique sous direction de noyaux putschistes oumanipulateurs, afin de fabriquer des héros, des martyrs et de satelliser les soutiens. D’ailleurs nul ne nous ledemande.

Ce que vous nommez « l’opposition physique », c’est en fait l’action directe. S’il suffisait d’assassiner un tyran ou une poignée de tyrans pour en finir avec la société industrielle (aujourd’hui post-industrielle) et la tyrannie technologique, nul doute que se fussent présentés les héros et martyrs anxieux d’attacher leurs noms à une si belle action : il s’en présente toujours. Il ne s’agit pas de se débarrasser d’un ou de plusieurs individus particulièrement néfastes mais d’un système dont les structures étendues au monde, pénètrent au fond des sociétés. Sans élaborer, ce système est aux mains d’une classe, la technocratie, qui fusionne le capital et l’expertise. La technocratie ne produit pas ses fossoyeurs, comme la bourgeoisie du XIXe produisait la classe antagoniste des prolétaires : elle les élimine. Machinisme, robotisation, automatisation, informatisation, du point de vue positif ; dégradations multiples des conditions de survie, du point de vue négatif. L’écart va s’accroissant avec l’accélération technologique entre une « surhumanité de métier » (c’est-à-dire qualifiée et en symbiose avec

les machines), et une sous-humanité obsolète en tant que main d’oeuvre, insolvable en tant que marché, qui subsiste de maigres allocations et de pâtée industrielle (« malbouffe »), entre psychotropes, football et écrans divers. Du pain et des jeux pour une plèbe superflue dont la technocratie se lasse déjà de gaver les bouches inutiles.

On peut fantasmer une organisation luddite sur le modèle léniniste qui se consacrerait à la propagande et à l’agitation, en attendant son heure : une catastrophe techno-industrielle qui ferait passer Hiroshima pour de l’anecdote. Voire un djihadisme luddite. Les services de police jouent avec ces « menaces d’écoterrorisme » afin de justifier leur existence, leurs crédits, leur emprise toujours plus forte (voyez A la recherche du nouvel ennemi. 2001-2025 rudiments d’histoire contemporaine, Pièces et main d’oeuvre, éditions L’Échappée, 2009). Les États anticipent ces menaces de la même façon qu’ils planifient leurs réactions militaro-policières en cas d’accident nucléaire dans le Tricastin. État de siège, bouclage de la région, etc. Non seulement les chances d’un djihadisme luddite semblent plus qu’hasardeuses, mais une société issue d’une catastrophe et d’un terrorisme planétaires serait pire encore que celle d’aujourd’hui.

L’issue est dans les moyens comme le poussin dans l’oeuf. Reste que le bouleversement du monde et de ses populations, la destruction multiforme du milieu naturel et des conditions de vie sont des conséquences directes de l’accélération technologique. Il ne s’agit pas de s’approprier collectivement cet emballement (avec les moyens de production et d’échange), mais de l’arrêter. Ce qui suppose la fusion du nombre, de la sous-humanité au rebut et de « la conscience luddite ». Cette fusion réalisée, « les chimpanzés du futur », comme les nomme le cybernéticien Kevin Warwick, inventeront d’eux-mêmes les moyens et l’organisation de leur révolte. Une fois encore, nous ne cherchons pas à organiser des recrues, mais à susciter des individus. Il nous semble que, pour ce moment, « les gens » ne souhaitent pas être rassemblés, ni organisés, ni dirigés. Qu’ils ne souhaitent pas être mobilisés (transformés en mob, en foule plus ou moins disciplinée) – ils ne le sont déjà que trop par la société machine. Ils nous semblent plus dans la fuite et l’évitement que dans l’affrontement. Comme Bartleby, « ils préféreraient ne pas » (« I would rather not to »). Ou plutôt ils préféreraient être démobilisés et redevenir des individus, et donc c’est plutôt à démobiliser que nous oeuvrons. Mais c’est juste notre perception (ou notre désir), juste un moment. Aussi, pour ceux que cette chute démoraliserait et qui nous trouveraient trop négatifs, voici la citation de Sun Tzu en exergue des Commentaires sur la société du spectacle de Guy Debord (1988) : « Quelques critiques que puissent être la situation et les circonstances où vous vous trouvez, ne désespérez de rien ; c’est dans les occasions où tout est à craindre, qu’il ne faut rien craindre ; c’est lorsqu’on est environné de tous les dangers, qu’il n’en faut redouter aucun ; c’est lorsqu’on est sans aucune ressource, qu’il faut compter sur toutes ; c’est lorsqu’on est surpris, qu’il faut surprendre l’ennemi lui-même. » (L’Art de la guerre)

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