O.N.G. - Extrême-orient(é)

Zentropasie

03 janvier 2013

Je pouvais courir la Chine

diaporama,514-Camouflage,Paris-1944

Ma vie aura été bien remplie, ma vie d'homme qui ne fut jamais tué. Je me rappelais, en riant à gorge déployée, le temps où je lisais les livres et où je sentais avec horreur que peu à peu je m'engluais dans l'encre et que bientôt je ne serais plus bon qu'à récrire tous ceux que j'avais lus. Mais mon heureux sort m'avait ravi à cet enchaînement de scribe et je vivais. Quel puissant amusement ce fut de voir à Pétrograd l'histoire agir avec son sûr instinct de femme qui trouve l'homme. L'artifice et la lâcheté des maîtres indignes furent balayés en une seconde. Ça vaut le coup de voir les hommes crier à pleine gorge et se rouler dans leur génie, mais pour cela il faut se foutre du confort. Je vis ce grand peuple, ivre de son sang. Il y eut des guerres, une épopée de crinière de cheval. Je n'ai vu que cela. Pendant longtemps. Je me battis en Pologne, en Crimée. Une vraie guerre, celle-là. Légères escarmouches et massacres consistants, à la main. Il faut avoir tué de sa main pour comprendre la vie. La seule vie dont les hommes sont capables, je vous le redis, c'est l'effusion du sang : meurtres et coïts. Tout le reste n'est que fin de course, décadence. ... J'exagère ; après tout, je suis un civilisé. Comme un matelot qui ne s'habitue jamais, j'avais le mal de mer chaque fois que ça recommençait. Un beau jour, j'eus encore envie de changer d'ouvrage. Je vins à Moscou, voir un peu Lénine de près. Je m'étais gouré : ce n'était pas du tout ce que je croyais, la révolution russe. Ces naïfs ne pensaient qu'à se faire Américains. Seulement, comme les Allemands, en 1914, ils allaient maladroitement à leur but. Une poignée d'intellectuels voulaient damer le pion à Rockefeller et autres mythes atlantiques. Ils construisaient un capitalisme d'État, des trusts d'État. Mais ils régnaient sur un peuple de beaux sauvages qui imitaient tout de travers, comme des nègres. Les belles usines, les belles banques rêvées se brisaient dans ces mains comme des constructions d'enfants. Pourtant ils s'acharnaient et partout se répandait, dans la patrie de Gogol, de Dostoïevski, de Tolstoï, sages de la steppe, la terrible discipline d'Occident. Je pouvais courir. La Chine, l'Inde, c'était du pareil au même. Je décidai de rentrer dans l'invincible combine. Je fis des affaires en Finlande, la monnaie-papier afflua. Je n'eus qu'à montrer ces signes usés aux frontières, je vins à Paris.

Drieu La Rochelle - Le jeune européen

Posté par ONG Webmastre à 08:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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