14 août 2012
La disparition de Nguyen Van Hau
Le lieutenant-colonel Nguyen Van Hau faisait partie de ces nombreux sous-officiers et officiers de l’armée sud-vietnamienne qui cherchaient à s’enfuir par tous les moyens. L’ordre d’évacuation militaire de Da Nang ayant été donné, il souhaitait ardemment rejoindre au plus vite sa femme et ses enfants envoyés par sécurité à Saigon quelques années avant que la situation militaire ne s’aggrave. Il leur avait dit en les quittant : « Je resterai à Da Nang et dès que je le pourrai je vous rejoindrai à Saigon ». Né en 1926 au village de Nuoc Ngot (L’Eau Douce), Hau avait grandi au milieu des rizières, entre les montagnes et la mer, non loin du col des Nuages et de la ville de Hué. C’est dans l’ancienne cité impériale, sur les bancs de l’école Pellerin, qu’il apprit la langue française, à côté de son frère Nguyen Van Dzu, plus âgé que lui de quelques années. Avec Dzu, la complicité était très forte. Ces deux Vietnamiens francophones faisaient tout ensemble, partageaient tout. Jusqu’au jour où les deux adolescents choisirent des chemins différents. Brillant élève, aussi doué en maths qu’en littérature, Hau passa son bac et commença une licence de lettres qu’il ne put terminer, car il s’engagea dans l’armée du Sud. Son frère Dzu s’engagea dans les années cinquante dans le combat contre les Français et rejoignit les maquis du Nord-Vietnam où il devint un soldat modèle de Hô Chi Minh. Les deux frères s'adoraient, mais ils devinrent par la force des choses des frères ennemis sur le plan politique et militaire. Ils ne se revirent plus jamais.
Après des voyages en France (en bateau de Saigon à Marseille), au Maroc et un stage de formation à Washington, Hau fit carrière et obtint le grade de lieutenant-colonel dans l’aviation du Sud-Vietnam. Il fit la guerre dans les airs tout en partageant le même sentiment ambigu que ses collègues : la guerre ne se gagnerait pas dans les airs, mais sur terre, d'une manière classique. On lui proposa même de devenir général, mais il refusa ce poste, car au fond de lui-même il n’aimait pas le métier des armes. Il préférait de loin écrire des poèmes, ce qu’il fit dans sa jeunesse et tout au long de sa vie. Ses collègues ne l’avaient-ils pas surnommé « le poète de l’armée de l’air » ? Après tout, ne s’était-il pas engagé pour avoir la sécurité de l’emploi et nourrir sa famille ?
Pour le lieutenant-colonel Hau, dans le chaos du 30 avril 1975, il était naturel de quitter Da Nang à bord d’un hélicoptère de l’armée. Il roula quelques kilomètres au volant de sa 2CV Citroën en direction d’un deuxième aéroport militaire situé près de la Montagne de Marbre, une éminence rocheuse couverte de végétation tropicale qui se dresse tel un pain de sucre face à la mer de Chine. Puis, on ne sait pourquoi, il abandonna son véhicule au bord de la route. Des témoins s’en souviennent. Ils ont vu la 2 CV.
Passé ce moment, nous entrons dans le chapitre des conjectures et des hypothèses. Le lieutenant-colonel Nguyen Van Hau se serait donc embarqué dans un hélicoptère, avec d’autres soldats et officiers, plus tard l’hélicoptère se serait écrasé quelque part entre Da Nang et Saigon. Mais où ? En mer ? Pour son fils Nguyen Chi Dung (appelons-le Dung), qui a entrepris des recherches et que j’accompagne sur place, cette hypothèse de la chute en mer serait la plus plausible. Dans ce cas, autant chercher une aiguille dans un tas de foin. Et si l’hélicoptère de Hau s’était écrasé dans la forêt ? Aurait-il percuté une montagne en survolant la cordillère annamitique ? Aurait-il soudain manqué de carburant ? Aurait-il été abattu par un tir de canon ? Et si, et si, et si... Autant de suppositions, et de questions restées en suspens, qui hantent Dung, trente ans après la disparition inexpliquée de son père. Il n’a jamais obtenu de précisions sur cette fin tragique. Pas de témoignage exact et fiable. Le corps du lieutenant-colonel Hau n’a jamais été retrouvé. Il est donc classé parmi les soldats disparus au combat (MIA, abréviation pour Missing In Action). Le bon sens veut que Nguyen Van Hau soit mort, mais en réalité il a disparu. Par conséquent, la famille Nguyen n’a jamais pu faire le deuil de l’époux, et du père, ni lui donner une sépulture honorable. Un chagrin lourd pour tout Vietnamien attaché au culte des ancêtres, pivot de leur spiritualité.




























