O.N.G. - Extrême-orient(é)

Zentropasie

28 juin 2012

L’esprit des choses : les cartes

Sans titre

Cela risque de vous arriver. Si le temps d’une de vos prochaines soirées de vacances se révèle raisonnablement pourri, il se trouvera toujours un petit malin pour proposer à la compagnie de « taper le carton ». Si la compagnie en question est essentiellement composée de « bobos branchés », il y a de fortes chances que cela débouche sur une partie de poker, voire de « Texas hold’em » (avec des enjeux généralement symboliques). Les bourgeois pas bohèmes préfèreront le très convenable bridge, tandis que d’autres préfèreront la belote, moins prestigieuse, mais réputée plus française. Encore, dans le dernier cas, faudra-t-il s’entendre sur les annonces, rejetées par les purs et durs, mais nettement plus amusantes. C’est pratique, les cartes à jouer, pratique et éco nomique. Cela tient dans une poche. Pour quelques euros, vous avez de quoi tenir une assemblée en haleine pendant toute une soirée, voire une nuit. Ces 52 rectangles de carton imprimé se prêtent à une infinité de combinaisons. Et puis, ça ne sert pas qu’à jouer. Les cartes sont l’un des plus précieux auxiliaires du magicien, amateur ou professionnel, qui peut à son gré les faire apparaître ou disparaître, à moins qu’il ne retrouve miraculeusement celle que vous aviez bien enfouie dans le jeu. Enfin, grâce aux cartes, vous pouvez prédire l’avenir, surtout si vous utilisez le jeu de tarot ad hoc avec ses « arcanes majeurs » entourés d’un discours ésotérique sur le prétendu Livre de Thot, bâti de toutes pièces par les occultistes du XIXe siècle. Car il y a de la magie dans les cartes. Une magie d’ailleurs aisément vérifiable. Ces figures stéréotypées, ces symboles outrageusement stylisés recèlent d’étranges pouvoirs. Elles métamorphosent par exemple un homme habituellement courtois et pondéré en véritable possédé, toujours l’injure à la bouche et houspillant ses partenaires. Même la plus raffinée politesse de cour n’y résiste pas. Charles X, battu lors d’une partie de cartes au palais des Tuileries, laissa échapper un sonore « cochon! » adressé à un adversaire trop chanceux. Dans d’autres cas, plus dramatiques, les cartes peuvent se prévaloir d’un beau tableau de chasse avec tous ceux qu’un mauvais jeu ou une « bûche » de baccara (une figure ou un dix qui valent zéro point) ont ruinés. Quand elles se mêlent d’alchimie, les cartes peuvent aussi changer l’or en plomb. Mystérieuses par leur usage, les cartes le sont aussi par leur origine. On les fait venir de Chine ou d’Inde, généralement associées à des pratiques divinatoires. Pourtant, lorsque, vers la fin du XIVe siècle, elles arrivent en Occident, il s’agit d’abord de jouer. Dans les années 1400, Odette de Champdivers, maîtresse en titre de Charles VI, initie le malheureux roi fou à un jeu qui ressemblait sans doute à la bataille de notre enfance. Plus tard, Henry IV s’adonnera au reversi, tandis que Louis XIV lui préfèrera le hoc mazarin. Ce n’est pas un hasard si nos monarques ont aimé les cartes. Avec leurs figures et leur hiérarchie, elles représentent un ordre idéal ordonné autour de la figure royale. La Révolution le comprendra bien, qui essaiera d’en finir avec rois, reines et valets pour les remplacer par de laborieuses allégories. L’affaire fera long feu et les têtes couronnées recouvreront leur ancienne suprématie. Il y a aussi de la politique dans les cartes. Les cartes de ces temps anciens ressemblent fort aux nôtres, à ceci près que leur dos est blanc, ce qui permet de les transformer en cartes de visite, billets doux ou messages. Parfois, une carte épinglée à un lange identifiait un enfant abandonné, parfois aussi elles ont servi de signal de ralliement pour des bandes aux agissements inavouables. Divertissement ou messagères du destin? Dans sa « Carmen », Bizet a traduit cette dualité avec un superbe trio dans lequel les contrebandières, joyeuses, s’inventent un avenir de fantaisie, tandis que, en un contraste bouleversant, Carmen découvre l’annonce de sa mort (« En vain, pour éviter les réponses amères, en vain tu mêleras! Cela ne sert à rien, les cartes sont sincères et ne mentiront pas! »). Mais peut-on être sûr que les cartes ne mentent pas ?

Minute 25710

Posté par ONG Webmastre à 08:10 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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