22 septembre 2010
Guénon et le bouddhisme

“Nous avons choisi de traiter ce sujet d’abord par reconnaissance envers l’influence spirituelle de celui qui fut et reste le maître du renouveau traditionnel. La lecture de son œuvre, en 1956, nous fit passé du stade de l’occidental-intéressé-par-le-bouddhisme, à l’état de bouddhiste pratiquant, d’upasaka ou fidèle laïc, suivant les formules rituelles, à une époque où, en France, ceux-ci se comptaient sur les doigts de la main. Ensuite, parce que notre engagement dans les milieux des bouddhistes occidentaux nous a fait percevoir, tout à la fois, les vertus essentielles de l’œuvre guénonienne pour la compréhension droite du Dharma, et les obstacles apportés par les variations du jugement de René Guénon, primitivement défavorable au bouddhisme. Enfin, parce que certaines considérations tirées de l’œuvre guénonienne permettent de mieux saisir le sens et la portée de l’introduction du bouddhisme en Occident.
Rappel historique
Il nous faut d’abord examiner quelles ont été les positions
successives de René Guénon devant le bouddhisme et leurs causes. Dans la
première édition de L’Homme et son devenir selon le Védânta (Bossard,
1925) et dans l’Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues,
de 1921 à 1939, ainsi que dans les articles rédigés durant cette
période, Guénon soutenait l’hétérodoxie du bouddhisme. Lorsque, dans les
années précédant la Seconde Guerre mondiale, il prit connaissance de la
documentation apportée par A. K. Coomaraswamy, puis par Marco Pallis,
il reconnut son erreur et décida de la rectifier, d’abord dans les
éditions anglaises des ouvrages précités, puis dans les nouvelles
éditions françaises qui parurent dans l’immédiat après-guerre.
On peut se demander pourquoi cette erreur, d’ailleurs passagère, la
seule sans doute sur le fond, décelable dans son œuvre. Marco Pallis qui
fut l’artisan actif de la réparation en donne l’explication suivante :
« Le nouvel enthousiasme du jeune Guénon pour la sagesse védantine telle
que le grand Shankaracharya l’a exposée le conduisit à rejeter anattâ,
et avec celui-ci le bouddhisme tout entier, considéré comme rien de plus
qu’une ride d’hérésie sur l’océan de l’intellectualité hindoue ; le
fait de ne pas avoir consulté de textes bouddhistes parallèles fut
responsable de la conclusion hâtive à laquelle il tint obstinément
pendant un temps » (Lumières bouddhiques, Fayard, 1983).
On sait en effet que Shankara fut un vigoureux défenseur de l’orthodoxie
hindoue contre le bouddhisme, ce qui du point de vue hindou était fort
légitime, alors même que ses adversaires l’accusaient d’être un
bouddhiste déguisé, ce qui n’est pas entièrement faux car, à l’épreuve,
les attitudes spirituelles du Védânta et du bouddhisme Mahayana
s’avèrent très proches… pour ne pas dire superposables.
Pour lever les malentendus nous allons envisager plus en détail certains
des points de vue négatifs initiaux de René Guénon concernant le
bouddhisme.
Tout d’abord il a relativement peu parlé du bouddhisme, ce que confirme
aisément la lecture de l’index général de son œuvre dressé rédigé par
André Désilets . Il est vrai qu’on ne saurait parler de tout et qu’en
l’absence d’informateur bouddhiste qualifié, ce que confirment ses
biographes , le jeune Guénon était bien obligé de se contenter des
informations en provenance soit des universitaires, soit des théosophes
et occultistes, et dans les deux cas la littérature était souvent
affligeante. On trouve quelques échos des tendances rationalistes de
l’époque dans cette citation d’Alexandra David, pas encore Néel, qui
heureusement s’améliora beaucoup par la suite : « Le Bouddha doit être
considéré comme le père de la libre pensée » (1914, cité dans Le
Théosophisme. Histoire d’une pseudo-religion, René Guénon, Éditions
traditionnelles, Paris, 1969). Les préjugés de cet ordre avaient
largement influencé les commentaires des spécialistes occidentaux, tout
particulièrement dans leur présentation du Theravada, ou de ce qu’ils
considéraient comme le bouddhisme originel. On en trouve une critique de
Guénon lui-même, en 1936, concernant l’ouvrage de Mme Rhys Davids, par
ailleurs estimable érudite, The Birth of Indian psychology and Its
Development in Buddhism (dans Études sur l’Hindouisme, Éditions
traditionnelles, Paris, 1976). Le dessèchement rationaliste, le
scientisme réducteur, le psychologisme, les préjugés anti-monastiques,
se donnaient libre cours à l’époque, ce qui a pu amener le jeune Guénon à
se faire une idée fausse sur ce qui était alors présenté comme le
véritable bouddhisme, « originel », dont le Mahayana représentait une
dégénérescence, et le Vajrayana une corruption magique et quasi
pornographique, prétendaient les hommes de science.
Nous ne pourrons relever qu’une partie des remarques incluses dans
l’édition de 1930 de l’Introduction générale à l’étude des doctrines
hindoues. Certaines sont pertinentes lorsque Guénon souligne l’aspect
non-théiste du bouddhisme, son dépassement des dualités telles
qu’optimisme ou pessimisme, l’importance de l’élément sentimental où la
compassion joue un rôle analogue à celui de la charité cosmique en
Islam, etc.
D’autres sont très critiques : le bouddhisme est une « déviation » et
une « anomalie », « anti-traditionnel » et socialement « anarchique »,
on retrouve la même imputation d’ « anarchie dans l’ordre intellectuel
et dans l’ordre social… » en un article du Voile d’Isis de 1932 (repris
dans les Aperçus sur l’ésotérisme islamique et le Taoïsme, Gallimard,
Paris, 1973). On relève même une erreur d’information lorsque Guénon
nous apprend que Çakyamuni eut comme précepteur Mahariva. Et si Guénon
consent à lui trouver des qualités cela vient de ce que « tout le
bouddhisme contient d’acceptable, il l’a pris au Brâhmanisme. » Toutes
ces appréciations péjoratives ont disparu dans l’édition de 1952.
Malheureusement certaines appréciations de la même veine ont persisté
dans d’autres ouvrages et peuvent encore aujourd’hui jeter le trouble
dans l’esprit d’un lecteur non prévenu. On lit dans La Crise du monde
moderne, écrit en 1927 :
« […] le bouddhisme […] devait aboutir […] tout au moins dans certaines
de ses branches, à une révolte contre l’esprit traditionnel, allant
jusqu’à la négation de toute autorité, jusqu’à une véritable anarchie,
au sens étymologique d’” absence de principe “, dans l’ordre
intellectuel et dans l’ordre social. »
Un peu plus loin, Guénon semble attribuer au bouddhisme « la négation de
tout principe immuable », ce qui est bien évidemment faux. Pour un
exposé complet sur ce point, on pourra se reporter à la thèse d’André
Barreaux sur L’Absolu en philosophie bouddhique . Quelques autres
jugements péjoratifs se retrouvent en passant dans d’autres ouvrages ou
articles contemporains. Nous ne les relevons pas.
Il faut dire, à l’honneur de René Guénon, qu’une fois éclairé par A. K.
Coomaraswamy et M. Pallis sur les véritables caractéristiques du
bouddhisme, il reconnut son erreur et porta dès lors sur cette Tradition
des jugements objectifs dont nous sentons aujourd’hui tout le prix.
Reconnaissant pleinement l’orthodoxie de cette voie spirituelle et le
Bouddha comme « manifestation divine » il notait très justement que la
raison d’être du bouddhisme était de transmettre aux non-Indiens ce que
l’hindouisme fixé à sa terre et à sa société ne pouvait faire, et qu’en
ce sens la situation du bouddhisme par rapport à l’hindouisme était
analogue à celle du christianisme par rapport au judaïsme, « et n’est-ce
pas précisément dans cette diffusion au-dehors que résiderait la
véritable raison d’être du bouddhisme lui-même ? » Cet aspect universel,
catholique au sens étymologique du mot, est justement ce que nous
voyons se réaliser sous nos yeux.
Si Guénon n’a dans son œuvre fait « […] qu’une brève mention de la
civilisation tibétaine, en dépit de son importance […] » c’est qu’à son
époque « le tantrisme était […] si mal connu en Occident qu’il serait à
peu près inutile d’en parler sans entrer dans de trop longues
considérations […] » . Ce qui s’explique quand on se souvient de la «
qualité » de la documentation mise à la disposition du lecteur moyen. Un
livre largement diffusé de Robert Bleichsteiner : L’Église jaune
(Payot), auquel Guénon consacre un compte-rendu en 1947, ne manque pas «
de déclamer contre ce qu’il appelle les horreurs tantriques et de
traiter de superstitions absurdes et lamentables tout ce qui échappe à
sa compréhension » . Aussi Guénon rectifie-t-il ces erreurs dans les
deux comptes-rendus qu’il fait de l’ouvrage de Marco Pallis Peaks and
Lamas, en 1947 et 1949 , reconnaissant pleinement l’orthodoxie du
bouddhisme tibétain.
Quand on sait l’importance fondamentale qu’il reconnaissait à la pureté
de la filiation traditionnelle, il demeurait exclu qu’un rejeton
légitime ait pu sortir d’une souche irrégulière, et Guénon lui-même de
préciser que l’irrégularité résidait dans la corruption rationaliste
tardive de ce qui avait été présenté à tort en Occident comme le seul
bouddhisme authentique . Quand on connaît le degré d’amoindrissement
auquel était parvenu le bouddhisme à Ceylan au XIXe siècle (il y a eu
depuis une renaissance méditative) on ne sera pas étonné de ce que la
sclérose locale et les préjugés des informateurs anglo-saxons se soient
si bien rencontrés.
Disons pour terminer que Guénon a clairement souligné l’orthodoxie du
Mahayana, reconnu pour une adaptation et non une altération du
bouddhisme . À ce sujet on ne saurait trop conseiller la lecture du
chapitre XXXII d’Initiation et réalisation spirituelle intitulé : «
Réalisation ascendante et descendante », où Guénon fournit une
remarquablement claire explication des rôles respectifs du
Pratyeka-Bouddha et du Bodhisattva, en rapport avec le problème général
des Avatâras. Pour conclure ce bref survol de l’unique variation
doctrinale constatée chez René Guénon, que nous attribuons, avec M.
Pallis bien placé pour en juger, à l’attachement trop humain, mais
passager, aux splendeurs de l’hindouisme, nous emprunterons à un autre
de ses disciples, Denys Roman , cette sage appréciation : « Il est bien
préférable que Guénon informé par un Oriental (lui-même ramené par la
lecture de Guénon aux conceptions traditionnelles) ait pu rectifier sa
position sur un point aussi fondamental, que si la moitié de l’Asie
s’était trompée pendant deux millénaires et même davantage […]. »
René Guénon et les bouddhistes.
C’est un fait que la lecture de Guénon a ramené de nombreux
Occidentaux (et Orientaux) à la pratique de leur religion d’origine, et
les exemples ne manquent pas de retour au catholicisme, voire d’entrée
dans les ordres séculiers ou réguliers. C’est aussi un fait que des
sujets coupés de leurs racines spirituelles, ou n’en ayant jamais eu, se
sont tournés vers le bouddhisme, y cherchant d’abord une voie
traditionnelle exotérique, puis une voie initiatique sous les formes
diverses qu’elle comporte : ordination monastique qui est une initiation
(ce que A. K. Coomaraswamy démontre longuement dans ses commentaires
sur le terme pali : dikkhita ), vœux de Bodhisattva, initiations
tantriques.
Ceux-là ne se sont pas laissés arrêter par les quelques appréciations
péjoratives qui subsistent çà et là dans l’œuvre guénonienne, et
l’application rigoureuse des critères traditionnels fournis par l’œuvre
même, les a contraint à s’engager dans la voie du Milieu, dans les
formes mêmes que celle-ci prescrit. Nous en connaissons de nombreux cas,
qui deviennent de plus en plus fréquents, sans compter le nôtre propre,
lequel, il y a trente ans, faisait figure de précurseur. Nous ne ferons
pas de statistiques, illusoires, mais tenterons de clarifier les sens
de ce phénomène, maintenant social, qu’est l’implantation du bouddhisme
en Occident. D’abord au niveau des individus.
Qu’est-ce qui attire ceux des Occidentaux acquis au point de vue
traditionnel et convaincus du caractère orthodoxe du bouddhisme.
Évoquons quelques facteurs.
– L’exposition claire des méthodes de réalisation spirituelle dont les
techniques de méditation, restées vivantes jusqu’à nos jours et la
présence de maîtres vivants susceptibles de les enseigner. Sous cet
aspect le bouddhisme apparaît comme le conservatoire des méthodes
orientales et c’est là, sans doute, son legs le plus précieux à
l’Occident.
– L’universalité d’un enseignement réduit à l’essentiel pour la
libération et donc praticable sans difficulté spécifique dans le
contexte social actuel.
– Pour certaines voies du Grand Véhicule et du tantrisme, la prise en
compte affichée des nécessités de s’adapter aux conditions des derniers
temps d’obscuration spirituelle, et donc de méthodes variées, convenant
aux laïques, et pas seulement aux moines.
– La large tolérance du bouddhisme, provenant de son sens aigu de la
relativité des moyens, ce qui évite au débutant d’avoir à renier quoi
que ce soit de son patrimoine antérieur. Étant bien entendu que, pour
celui qui est convaincu de l’unité transcendante des Traditions, il n’y a
pas de « conversion » par exclusion d’une forme religieuse au profit
d’une autre, mais choix d’un moyen de réalisation par convenance
personnelle.
– Cette convenance se fonde aussi bien entendu sur des motivations
psychologiques, dont il convient d’apprécier le caractère relatif et
temporaire, mais aussi très réel pour le débutant. Dans cette optique
tous les cas de figure peuvent se rencontrer, en fonction des histoires
individuelles évidemment variées. Notre métier de psychiatre et notre
situation d’administrateur de plusieurs centres bouddhistes nous en ont
fait rencontrer de tous ordres. Nous ne retiendrons pour être bref que
deux points.
– A) Dans l’ensemble on peut dire que psychologiquement le bouddhisme
est assez loin et assez près de nous, soit dans une confortable
situation moyenne. Assez loin historiquement pour qu’il apparaisse
vierge des rapports conflictuels, qui éloignent l’ex-chrétien ou
israélite de l’Islam par exemple. Assez loin spirituellement, pour que
son caractère non théiste repose le sujet qui a vécu des moments
difficiles avec Dieu le Père et ses représentants, par exemple. Assez
près psychologiquement pour que sa formulation originale en une langue
indo-européenne, son style expérimental, causaliste, analytique, évoque
des résonances sympathiques dans un esprit formé aux disciplines
scientifiques. Et pour cause d’ailleurs, quand on se remémore
l’importance cachée du bouddhisme dans la formation de la pensée
grecque, pythagoricienne et stoïcienne. Nous renvoyons sur ce sujet à
l’ouvrage récent de S. C. Kolm . Soulignons, sans insister, l’accueil
favorable fait au bouddhisme par les scientifiques, qui y trouvent des
formulations métaphysiques en accord avec les conceptions nouvelles nées
de la recherche. Assez près spirituellement pour que l’économie
générale de la voie soit aisément reconnue comme familière pour un
Occidental forcément imprégné de christianisme. Ce que nous avons essayé
de montrer, au colloque religieux tenu entre chrétiens et bouddhistes, à
la chartreuse de Saint-Hugon, lors de la Pentecôte 1983 .
– B) La variété des écoles, qui sont aujourd’hui à peu près toutes
représentées aujourd’hui en France, fait que toutes les familles
d’esprit peuvent légitiment choisir l’une ou l’autre. Pour certain
l’austérité analytique du Theravada, pour d’autres le caractère abrupt,
poétique et esthétique du Zen, pour d’autres la luxuriance formelle du
tantrisme et de ses nombreux moyens habiles. Quoi qu’il en soit, la
présence sur notre sol, pour la première fois de son histoire, de
communautés d’importance notable, relevant de toutes les grandes
Traditions, rend plus nécessaire que jamais, pour qu’elles fassent mieux
que se tolérer, c’est-à-dire s’apprécient mutuellement et collaborent,
de les envisager à la lumière de leur unité transcendante. Ceci nous
amène à nous interroger sur les sens métaphysique et historique de ce
phénomène.
L’Orient en Occident et les signes des temps
Il n’est sans doute pas indifférent qu’une part assez notable de ce
qui a été fait pour faciliter l’implantation des communautés bouddhiques
en France l’a été par des individus qui souhaitaient explicitement «
l’appui de l’Orient » à la reconstitution de l’ « élite intellectuelle »
(synonyme de spirituelle pour Guénon) qui devra concourir « au retour
de l’Occident à une civilisation traditionnelle » .
La période avancée de l’âge sombre dans laquelle nous vivons a vu se
désagréger non seulement notre Tradition, le christianisme, mais aussi
la carapace d’autosatisfaction naïve et de confiance dans le
rationalisme et le scientisme qui en avaient été les ennemis déclarés.
Ce phénomène, accéléré depuis mai 1968, a son mauvais côté, analysé par
Guénon dans son chapitre « Vers la dissolution « du Règne de la quantité
et les signes des temps . Il offre aussi cet aspect positif, qu’avec
l’écroulement de son complexe de supériorité, l’Occidental est devenu
accessible à une sagesse venue d’ailleurs. De fait les créations de
communautés de pratiquants français sont postérieures aux « événements
».
L’initiative de quelques-uns d’aller chercher l’enseignement des
quelques Tibétains survivant sur les pentes himalayennes, côté Inde,
puis de les inviter à s’établir en Occident, était dans le droit fil des
espoirs du guénonien de base. Le plus surprenant fut sans doute
l’acceptation d’autant plus facile des Tibétains qu’ils prévoyaient la
situation. Une prédiction célèbre de Padma Sambhava, introducteur du
bouddhisme au Tibet (VIIIe siècle), informait que :
« Lorsque s’envolera l’oiseau de fer et que les chevaux galoperont sur
des roues, les Tibétains seront éparpillés à travers le monde comme des
fourmis et le Dharma parviendra jusqu’au pays de l’homme rouge »
(c’est-à-dire l’Occidental, le rouge étant la couleur attribuée à
l’ouest).
Ainsi, la destruction de la dernière civilisation traditionnelle par le
matérialisme marxiste, une création occidentale, même si ce fut par
canons chinois interposés, a-t-elle contribué à donner à l’Occident
certains instruments de sa guérison. L’Occident barbare est allé
dévaster l’Orient traditionnel (bien décrépit il est vrai), en retour
celui-ci portera la lumière à l’Occident, tel a toujours été son rôle : «
Ex oriente lux ». Mais si nous complétons la formule, sa deuxième
partie, souvent omise, ajoute : « Ex occidente dux ».
Quel magistère notre Occident pourrait-il exercer un jour, autre que
celui des ordinateurs ? Pouvons-nous rappeler que parmi les critères des
« derniers jours » ou « derniers temps », précisés par les Évangiles,
et qui sont tous remplis, figure : « Il faut d’abord que l’Évangile soit
proclamé à toutes les nations » (Marc, XIII, 10). De fait l’Évangile a
été prêché aux Chinois et à l’ONU mais est passablement oublié à Paris.
On peut supposer que la France, première atteinte par le mal moderne,
sera la première à s’en guérir, et l’accueil qu’elle fait au bouddhisme
est sans doute le signe qu’un sens de l’universel est de nouveau à
l’œuvre. Jean Robin écrivait tout récemment du christianisme et du
bouddhisme : « Leur façon de privilégier l’esprit par rapport à la loi
est également frappante, suggérant une certaine communauté de fonction
dans l’économie de cette fin de cycle. »
Localement le bouddhisme peut bien entendu satisfaire aux besoins
spirituels d’un certain nombre de déracinés, et ses capacités
d’adaptation sont prouvées par l’histoire. Il peut aussi contribuer à
réveiller par l’exemple le sens contemplatif chez certains chrétiens et
leur fournir l’aide technique de certains monastères et la fraternité
spirituelle qui a régné, lors des rencontres de Saint-Hugon, citées plus
haut, et lors d’autres rencontres analogues favorisées par la
Commission du dialogue inter-religieux monastique, branche de l’Aide
inter-monastères (AIM), organisme catholique, fait bien augurer de
l’avenir. Cela dit, la France est chrétienne et le restera, mais
autrement sans doute.
Pour l’avenir qui se dessine devant nous, les perspectives
catastrophiques tracées par les politiques et technocrates en liberté ne
laissent d’espoir que dans une intégration de la science et du
gouvernement des choses par le spirituel. La destruction planétaire des
cultures par le monde moderne est un mal apparent, en réalité l’effet de
la fonction destructrice de Dieu, ou de la loi karmique de
l’impermanence, suivant le langage utilisé. Elle ouvre aussi la voie à
une solution planétaire des conflits. Cet âge d’or à venir ne peut être
préparé, dès maintenant, que dans un esprit universel, et sans doute
christianisme et bouddhisme ont-ils, sur ce point, ce sens de
l’essentiel, qui devrait amener plus facilement à voir et à vivre « en
esprit et en vérité » (Jean, IV, 24).”
Jean-Pierre Schnetzler in René Guénon, 1985 (pp. 342-350).



























