O.N.G. - Extrême-orient(é)

Zentropasie

22 mars 2010

La Chine, un géant aux pieds d’argile

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« La Chine m’inquiète », faisait déjà dire Marcel Proust à la duchesse de Guermantes. Jean-Luc Domenach, l’un de nos meilleurs sinologues, directeur de recherches au Centre d’études et de recherches internationales (CERI), familier du monde asiatique où il a longuement séjourné, a repris à son compte le mot de la duchesse. Moitié blagueur, moitié sérieux. A rebours de la sino-béatitude dominante, il se livre à un décryptage, attentif et inquiet, de l’émergence d’une puissance encore fragile, sur laquelle on projette bon nombre de fantasmes.

Le Choc du mois : Votre regard sur la Chine contemporaine est assez alarmiste. Vous dites qu’elle est beaucoup plus grosse que grande. Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

Jean-Luc Domenach : Il se produit assurément en Chine des mutations tout à fait extraordinaires, sachant que les plus importantes restent celles qui sont supposées à venir. Ce qui néanmoins me fait dire que la Chine est plus grosse que grande, c’est qu’elle innove moins qu’elle ne suit. Ses performances – incontestables – sont moins dues à des talents particuliers qu’à l’effet masse ou au rattrapage. N’oublions pas le retard considérable accumulé tout au long de l’épisode maoïste. D’une certaine façon, le pire a engendré le meilleur. La société chinoise n’ayant pu avancer de 1949 à 1978, elle s’est rattrapée depuis. Mais si on examine de près les résultats économiques chinois, on s’aperçoit que beaucoup les exagèrent et négligent leur coût et leur fragilité. Le choix a été fait d’une croissance très rapide au détriment des précautions écologiques élémentaires et des acquisitions technologiques indispensables.

On vous objectera que l’on disait cela du Japon, de Taiwan ou encore de la Corée du Sud ?

C’est exact sur la question du rattrapage. Pour autant, tout le monde ne parlait pas en ces termes du Japon, en tout cas pas moi, qui ai eu l’occasion d’y séjourner alors. Après avoir imité, les Japonais sont aujourd’hui à peu près au niveau des Etats-Unis en termes d’innovations scientifiques.

Mais la Chine envoie d’ores et déjà des taïkonautes dans l’espace ?

D’accord, ils envoient des taïkonautes dans l’espace, mais avec des technologies spatiales démodées. Je ne dis pas qu’ils n’arriveront au stade d’innovation technique occidental, mais pour l’heure, ils profitent principalement des recherches occidentales, et pas toujours en toute transparence. Il y a un énorme effort d’imitation et d’espionnage de leur part. Vous connaissez le proverbe shanghaïen : « Nous pouvons tout copier, sauf ta mère » ! Voyez les thèses universitaires chinoises, la moitié d’entre elles sont soit plagiées, soit achetées.

Qu’est-ce qui vous inquiète en Chine ? Son expansionnisme tous azimuts ?

C’est d’abord un pays absurde, contraint de forcer les moyens de son unité et de recourir à des manœuvres sémantiques, je pense au discours nationaliste, pour faire croire à quelque chose qui n’existerait pas sans cela. Car il devrait y avoir une trentaine d’Etats. Les minorités ethniques, certes très affaiblies – le régime a écrasé les irrédentismes musulman, mongol et tibétain –, occupent néanmoins près de 50 % du territoire. La Chine est un pays unitaire dans son principe, mais dans la réalité, c’est un ensemble plus ou moins chaotique de féodalités, qui cohabitent ou rivalisent pacifiquement en période de croissance, mais qui supporteraient difficilement de s’appauvrir ensemble.

Le paradoxe, c’est qu’un sentiment national chinois semble voir le jour…

La Chine a toujours évolué entre l’hypercentralisation et le désordre, entre l’unité et la division. Aujourd’hui, les idées de croissance commune et de protection d’un environnement partagé donnent corps à la conviction de partager un destin collectif. Jusqu’à il y a peu, le régime, pour survivre et garder son monopole politique, s’appuyait sur une sorte de contrat tacite : la croissance en échange du silence de la population. Tel était le « deal », qui garantissait la légitimité du régime et l’obéissance populaire. Mais ça ne suffit plus aujourd’hui.
D’abord parce qu’il y a eu de réels progrès, ensuite parce qu’en une trentaine d’années de libéralisation de l’économie, il s’est ouvert des brèches. Le régime a donc besoin d’un moteur auxiliaire. Ce sont les passions nationalistes. Faut-il confondre les passions nationalistes avec l’unité nationale ? Je ne le crois pas. Ce qu’il faut souhaiter aux dirigeants chinois, c’est d’avoir suffisamment de sagesse pour distendre les liens qui unissent le centre et la périphérie.

Pourtant, à vous lire, l’une des caractéristiques de la Chine, et qui ne laisse pas de surprendre dans un pays où l’on imagine l’Etat-Parti tout-puissant, c’est malgré tout cette liberté des provinces, en tout cas leur grande latitude…

C’est que cette autonomie des provinces n’est pas inscrite dans le droit. Elle n’a pas de caractère juridique et résulte principalement du désordre chinois. Ce n’est donc pas une liberté structurée, mais une certaine marge de manœuvre des pouvoirs locaux née d’un rapport de force.

C’est d’ailleurs l’un des principaux freins aux réformes voulues par Hu Jintao, cette force d’inertie des provinces…

La Chine a vraisemblablement les dirigeants les plus intelligents de toute l’histoire du communisme. Le premier ministre chinois, Wen Jiabao, est probablement le meilleur au monde. En tout cas, il pourrait sans peine concourir, possédant toutes les qualités techniques et affectives requises pour un tel poste. Pour autant, ce pouvoir trouve sur son chemin des mafias locales, installées à la tête des provinces et liées aux intérêts des sociétés exportatrices. Configuration classique des antagonismes entre le centre et la périphérie.

Qu’y a-t-il encore de communiste en Chine ?

L’idéal communiste a de toute évidence disparu. On a plutôt devant nous une sorte d’hypercapitalisme guidé par un lénino-maoïsme de type organisationnel. Une plouto-bureaucratie qui recrute des arrivés et des arrivistes. On devient membre du PCC en même temps qu’on se dote des autres moyens d’accession à l’argent et au rang social. Ce n’est guère différent de ce que l’on pouvait trouver en France ou en Prusse au XIXe siècle. Ce qui diffère, c’est que le régime procède directement du communisme. De là vient qu’il a les moyens de police de se protéger. Pour le reste, c’est un capitalisme d’Etat, avec un personnel politico-administratif qui se charge du développement tout autant que de la prédation, et qui fait, au minimum minimorum, les concessions indispensables à sa survie. Le but des dirigeants étant de se maintenir tant bien que mal. Les divergences avec les localités ne portent d’ailleurs pas tant sur les fins que sur les moyens. Le noyau dur du pouvoir voudrait un peu plus de socialisme pour corriger les écarts de richesse, alors que les autres n’aspirent qu’à faire suer un peu plus la bête.

Le rapport des Chinois à la politique est apparemment ambigu. Il semble fait d’un mélange de crainte pour le pouvoir et de mépris vis-à-vis d’une classe politique corrompue…

C’est moins marqué aujourd’hui. La population a été assez sensible au triomphe, impossible à ignorer, de la Chine sur la scène mondiale, des Jeux Olympiques au sommet de Copenhague, tout autant qu’à la capacité des dirigeants chinois de dire non aux gouvernements occidentaux. C’est pour cette raison que le régime a fait exécuter ce malheureux Britannique accusé de trafic de drogue. Ou qu’il a fait condamner le dissident chinois Liu Xiaobo à 11 ans de prison. C’est aujourd’hui devenu un moyen de gouvernement que d’envoyer une fin de non-recevoir à toute protestation émanant de l’Occident. A charge pour la diplomatie française de servir de « scapegoat », de bouc émissaire, à cette passion nationaliste.

C’est moins dangereux de taper sur les Français que sur les Américains… Mais malgré tout, vous constatez une profonde dépolitisation de la population. Fondamentalement, cette dépolitisation fait le jeu du pouvoir ?

La population est devenue indifférente à la politique. C’était le calcul du régime.

Vous tordez le cou à bon nombre d’idées reçues. Entre autres, cette fameuse classe moyenne chinoise, qui ne représenterait que 60 millions de personnes, chiffre dérisoire…

Ce qui limite malgré tout la portée d’un tel chiffre et les conclusions qu’on peut en tirer, c’est qu’en Chine, mais aussi au Japon, les couches moyennes ont beaucoup moins d’homogénéité que les « middle class » occidentales. Il n’y a pas d’idéal d’égalité. Au contraire, l’idéal, c’est l’inégalité, à la fois parce qu’on a trop souffert de l’égalitarisme maoïste et parce que chacun compte tirer profit de l’inégalité.

Est-ce pour cette raison que Hu Jintao a lancé le concept de « société harmonieuse », qui est le grand chantier social du régime et vise à corriger un développement chaotique et par trop inégalitaire ?

Le terme de société juste n’aurait pas fonctionné dans le contexte chinois. Société harmonieuse présente le double avantage de ne pas prendre position sur la question de l’égalité et d’évoquer Confucius. De fait, les Chinois sont plus sensibles à la justice morale qu’à la justice sociale. Pour autant, on se tromperait à ne voir dans cette « société harmonieuse » qu’un héritage lointain du confucianisme. Les autorités centrales l’envisagent réellement dans sa dimension sociale. C’est le chantier majeur de l’équipe Hu-Jintao-Wen Jiabao. Il répond à une puissante aspiration sociale qui succède à la suffisance des années 1980. Dans l’esprit des dirigeants chinois, cette société harmonieuse devrait contribuer à la création ou à la consolidation du marché intérieur chinois. Il y a d’ores et déjà un paysan sur douze qui touche une retraite officielle, modeste certes, mais c’est une mesure de communisme primaire.

La Chine est un géant démographique, mais vieillissant. Il y aura à l’avenir de plus en plus d’inactifs qui pèseront sur les systèmes d’assurance, mais aussi sur le coût de la main-d’œuvre…

Les premières mutations démographiques de la politique de l’enfant unique s’amorcent. Les plus de soixante ans vont augmenter jusqu’en 2 020 cinq fois plus vite que l’ensemble de la population et en 2 050 le ratio des actifs par rapport aux inactifs devrait passer de 5 pour 1 à 2 pour 1. C’est l’une des raisons pour lesquelles la Chine m’inquiète. La Chine m’inquiète parce qu’elle est contestable dans sa définition, parce que son régime reste contestable dans sa pratique, enfin parce que s’y prépare des évolutions sociales extraordinairement inquiétantes. Comment les Chinois vont-ils pouvoir bien faire pour financer cet immense besoin d’équipements et de services sociaux, alors que, par ailleurs, il leur faut absolument, pour garantir la paix sociale, une croissance économique forte et rapide. Pour tout vous dire, je ne sais pas comment la Chine va continuer, tout en concédant que jusqu’à présent, elle s’en est très bien sortie et qu’il n’y a pas de raison à ce qu’elle ne se mette pas à inventer elle aussi. Simplement, à l’heure actuelle, elle n’en est pas là.

On a beaucoup parler ces dernières années, surtout outre-Atlantique, de la « bulle chinoise ». Va-t-elle exploser, comme les crédits hypothécaires aux USA ?

Il y a deux catégories de gens qui, actuellement, sont terrorisés à propos de la Chine. La première, ce sont les sinologues. On tire un argument, d’ailleurs très fragile, de la longévité de la Chine. Or, l’histoire chinoise, c’est la catastrophe un an sur deux. Seuls ceux qui ne la connaissent pas vous disent qu’elle a toujours été un grand empire. Ce n’est pas vrai : un an sur deux, statistiquement, c’est un bazar monstre. Et nous connaissons, nous sinologues, ce dont les Chinois sont capables en termes de désordre national, de désagrégation de tous ordres. On mesure mal à l’étranger l’indiscipline chinoise parce qu’on en est resté aux images de la Chine maoïste. Or, sous Mao, l’indiscipline populaire était temporairement terrorisée. Mais l’indiscipline reste une réalité chinoise. Pour autant, elle n’est pas politisée.
La seconde catégorie à tirer la sonnette d’alarme, ce sont les économistes qui connaissent bien la question chinoise. Que disent-ils ? Primo, que le danger est considérable. Secundo, qu’il est impossible de savoir si la Chine va le surmonter ou non. La Chine a tous les éléments constitutifs d’une bulle. La Bourse chinoise est d’une fragilité dantesque, les entreprises publiques auxquelles l’Etat a inconsidérément prêté sont les plus fragiles, percluses qu’elles sont de mauvaises dettes, etc., etc. On a l’impression qu’un grain de sable pourrait tout mettre par terre. Difficile de s’aventurer à faire un pronostic. D’autant que la Chine donne l’impression d’avoir surmonté la crise. Ses dirigeants, avisés, n’hésitent pas à prendre conseil. Quand vous allez voir un dirigeant français, au bout de cinq minutes, ce n’est pas vous, le spécialiste, qui parlez, mais lui. A l’inverse, quand un dirigeant chinois consulte un professeur d’économie, le malheureux en ressort épuisé tant il a été pressé de questions.

Venons-en au match USA-Chine. C’est un peu je te tiens tu me tiens par la barbichette. La Chine est le principal banquier des Etats-Unis. Elle n’a pas intérêt à ce que son client fasse faillite…

Je pense tout de même que la Chine a plus besoin des Etats-Unis que l’inverse. Ce qui intéresse le plus les Chinois, ce sont les secrets de la croissance américaine et plus largement le secret du dynamisme américain, le Secret, avec un grand « S ». Cela passe souvent par de l’espionnage industriel à grande échelle. Comment copier et ingérer l’Amérique pour devenir soi-même l’Amérique ?

La prétention chinoise à concurrencer les Etats-Unis vous semble prématurée ?

Il y a en Chine une surévaluation des Etats-Unis, qui font l’objet d’une attention passionnée et jalouse, qui pousse les Chinois à s’imaginer que leur tour est venu. Penser cela, c’est perdre la tête et souligner que la Chine relève de cette catégorie d’anciens empires – les Français ne sont pas exempts de ce défaut – qui ont tendance à croire que le bon vieux temps est revenu. Les Chinois auraient dû attendre. Ils jouent un coup trop tôt. Den Xiaoping les avait pourtant invités à la prudence, mais les Chinois l’ont oublié. Ils ont des ambassadeurs qui font la leçon au monde entier. L’ambassade de Chine à Paris fait savoir à ses visiteurs que la France est un pays en décadence.

Le vrai concurrent pour la Chine, même si cela l’embarrasse qu’on le lui rappelle, c’est son voisin indien ?

Les coûts chinois ne cessent d’augmenter, et pendant ce temps, la destination indienne devient de plus en plus attractive. Cela se sait de plus en plus. Les Indiens concourent au titre de leader régional, même s’ils sont derrière les Chinois, mais ils ont des qualités que les Chinois n’ont pas : eux, pour le coup, savent innover. Les Chinois ne sont qu’à quelques virages de l’étape alpestre, mais il leur manque quelque chose d’essentiel et dont les Indiens ne manquent pas : le talent. Les élites indiennes parlent anglais et sortent des meilleures universités anglo-saxonnes. Souvenez-vous du chef des nationalistes indiens en 1947, lequel était l’amant de la femme du vice-roi des Indes. L’Inde n’a pas dit son dernier mot.

Propos recueillis par François Bousquet

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